« L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre » (Henri Bergson)

En complément de ce qui a déjà été évoqué au sujet de Paul-Claude Racamier lors de la première partie de cet article, précisons encore que ce chercheur a renouvelé le regard clinique sur la destructivité en explorant l’ontogénie de la pensée et de l’intersubjectivité. Il a mis en lumière le rôle fondamental du deuil comme organisateur psychique, processus par lequel le bébé abandonne l’illusion de toute-puissance et de fusion avec la figure maternelle et au cours duquel l’enfant apprend à distinguer le monde interne et le monde externe de la psyché. Ce mouvement construit un nouvel équilibre au sein duquel le sujet se découvre lui-même en réévaluant progressivement, par étapes successives, son lien d’attachement primaire. Ces étapes sont celles d’un deuil originaire que traverse le bébé lors des premiers mois de son existence. Ce deuil originaire s’inscrit dans la psyché comme un prototype de deuil qui sera « rappelé » lors de chaque évènement de vie douloureux que le sujet aura à affronter sa vie durant (séparation, licenciement, déménagement, perte d’un proche, mais également remise en question d’une théorie, d’une idéologie, d’une opinion, etc.). Or dans un monde en crise, les occasions de vivre des deuils douloureux ne manquent pas, d’où l’importance et l’actualité de cette notion, car « c’est à partir du deuil que se découvre l’objet[1] ». Ainsi, en cas de deuil avorté, gelé ou expulsé du psychisme, pas de reconnaissance de l’altérité ni de séparation, il n’y a pas non plus de « castration » possible au sens de la psychanalyse. D’où également le sentiment d’impunité et de toute-puissance qu’éprouvent certaines personnalités. Nous pouvons donc considérer avec Racamier que le deuil originaire est tout aussi important que le complexe d’Œdipe puisqu’il le précède et détermine les conditions de sa « bonne » résolution.

Voilà bien une information de taille apte à bouleverser les fondements théoriques des psychanalystes « orthodoxe » pour qui le complexe d’Œdipe est au cœur de leur pratique depuis plusieurs générations de praticiens. Comme une telle « révolution » ne se fait pas sans heurt, rappelons la définition du deuil originaire selon Racamier : « Par deuil originaire je désigne le processus psychique fondamental par lequel le moi, dès la prime enfance, avant même son émergence et jusqu’à la mort, renonce à la possession totale de l’objet, fait son deuil d’un unisson narcissique absolu et d’une constance de l’être indéfinie, et par ce deuil même, qui fonde ses propres origines, opère la découverte de l’objet comme de soi, et l’invention de l’intériorité[2]. » Puis il rajoute de façon plus concise : « le deuil originaire constitue la trace ardue, vivante et durable de ce qu’on accepte de perdre comme prix de toute découverte[3] ».

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Racamier à cette découverte (1992) ?

Tout d’abord, sa très longue expérience clinique des psychotiques (cf. « Pervers narcissique : le génie des origines (1/2) ») ; ensuite le fait que le complexe d’Œdipe était inopérant pour rendre compte de leur univers mental en prise avec l’incestuel (cf. « Le mystère Freud : Freud Vs Racamier ou l’énigme de la perversion narcissique » et « L’inceste, l’Œdipe et la perversion narcissique selon Paul-Claude Racamier ») ; et enfin une capacité de synthèse hors-normes qui selon le Docteur Jean Gautier et un certain Pierre Janet[4] est la marque des très grands génies…

Ainsi, parcourant les œuvres de ces prédécesseurs confrontés aux mêmes problématiques que lui, Racamier constate que sur les deux aiguillons de la psyché sur lesquels s’est penchée la psychanalyse : l’angoisse et le deuil ; la première est largement élaborée dans de nombreux écrits, alors que la seconde perspective n’est que peu construite au moment où Racamier commence à s’y intéresser. Or, « rien en dehors d’elle ne saurait se comprendre aux dépressions, non plus qu’aux états marginaux, aux psychoses et à leur confins – tandis que les névroses s’entendent assez bien selon les termes de la première perspective[5]. » Et aux confins des psychoses se trouvent les perversions puisque ces dernières, rappelons-le également, sont des défenses contre les premières. C’est dire une nouvelle fois l’importance de la compréhension du deuil et de son processus. Tel que l’entend Racamier lorsqu’il le qualifie de fondamental ou d’originaire[6] :

  1. Le deuil ne saurait se confondre avec la dépression. Elle est un accès et un échec. Il est un processus maturatif, universel, et qui […] va plus encore avec la vie qu’avec la mort.
  2. Il outrepasse très largement le cadre des pertes d’objets et d’amour qu’on attribue d’ordinaire au deuil. C’est bien un processus original; encore une fois, il ne saurait se confondre avec aucun autre ; c’est aussi un processus originaire en ce qu’il commence au tout début de la vie, avec la croissance elle-même, et ne se termine qu’avec la mort, pour se relayer chez les autres. Originaire, il l’est encore en ce qu’il possède des vertus véritablement fondatrices dans la construction de la psyché. Il représente un travail parmi les plus importants que la psyché puisse et doive accomplir ; il est, en effet, corrélatif de la reconnaissance, et elle est essentielle, de la différence des êtres et des âges. Et c’est à ce titre qu’il comprend à la fois : une peine, une tâche, et une découverte. Une somme de peine pour une mine de découvertes…

Ces considérations basées sur l’observation du fonctionnement intrafamilial et de très larges études nous montrent à quel point le processus de deuil est primordial à la vie psychique de tout un chacun. Un travail d’autant plus essentiel qu’il permet en outre la découverte de l’objet par abandon de notre mégalomanie infantile et de notre sentiment de « toute-puissance », ce qui renforce ainsi l’autonomie et l’épanouissement du sujet. En d’autres termes, la capacité d’« endeuillement » qui se développe à la suite du deuil originaire contribue fortement à la « personnation[7] », concept proche – mais distinct – de ce que Jung appelait « l’individuation » dont on retrouve les prémisses dans la philosophie de Socrate et sa « maïeutique ». On peut dès lors comprendre que toute emprise, sous quelques formes qu’elle revêt, visera à entraver ou à rendre impossible ce travail de deuil qui connaîtra alors un destin « pathologique ».

Les écrits sur le processus de deuil et ses étapes sont suffisamment nombreux pour ne pas s’y appesantir. Un schéma tiré des travaux de la pionnière Elisabeth Kübler-Ross accompagné de quelques explications nous suffiront à illustrer notre propos :
Les étapes du deuilQue des deuils pathologiques existent, qu’ils « minent » le bien-être et la santé de ceux qui y sont confrontés, voire de leur entourage, est quelque chose de connue. Mais que ce processus de deuil, amalgamé ou non avec les angoisses qui l’accompagnent, puisse se refuser et s’exporter de différentes manières, voilà ce qui constitue une véritable trouvaille dont la portée peine à être mesurée. Or, c’est très précisément sur cette géniale découverte que se base la théorie de la perversion narcissique : le fait qu’un deuil, ou parfois même un amalgame de deuil et de dépression, puisse être expédié dans la psyché d’autrui par des moyens de transport qu’il me faudra préciser dans un prochain article et qui ont déjà donné lieu à une première publication (cf. « L’instrument majeur du pervers narcissique : la parole »). Mais pour mieux en comprendre le déroulement, revenons au travail du moi, à ses principes et vicissitudes tels que décrit par Racamier afin de mieux appréhender cette nouvelle énigme :

« Le premier principe (le plus simple) admet que certaines tâches psychiques incombent au moi de chacun au cours de son développement tout comme au cours de sa vie.
Ce travail du moi est double :
– travail de deuil, comme Freud l’a si bien dénommé et décrit, mais qui commence, je le souligne et j’y reviendrais, dès l’instant même où commence la croissance ;
– travail de conflit et de défense, ou d’élaboration du conflit et de la défense.
Le travail de deuil conduit à la découverte de l’objet ; le travail de conflit à l’aménagement de la relation à l’objet.
Sachant que tout travail psychique doit se faire, nous devons cependant savoir qu’un travail s’accepte ou bien se rejette. Nous connaissons depuis longtemps le cas du moi se livrant à son travail. Nous nous attarderons seulement au cas du travail expulsé. Il arrive que le moi se refuse à la tâche qui lui incombe. On dirait alors d’un cheval qu’il “refuseˮ l’obstacle : l’ayant pressenti, il ne le passe pas : de même se peut-il qu’un moi, à peine aura-t-il pressenti le travail qui l’attend mais qui le rebute, en refuse la charge. Ce travail refusé sera mis en attente.
Il n’attendra pas indéfiniment. La séquence suivante obéira au principe selon lequel un travail du moi ne se perd jamais : aucun travail psychique ne se perd s’il est de quelque importance. Ce qui n’est pas accompli par l’un devra quand même être fait. Il le sera par d’autres. Il sera donc transporté. Mais non sans avoir été dégradé en chemin.
C’est alors en effet qu’intervient le processus d’exportation ou plus exactement d’expulsion du travail refusé. Il faut souligner au passage que l’expulsion s’opère selon des méthodes de transport spécifiques.
C’est ainsi que :

  1. Le transport se fera de proche en proche: un parent, un enfant, un apparenté, une amie, un milieu d’appartenance, ou enfin un thérapeute accueillant deviendront les portefaix[8].
  2. L’expulsion se devra d’être active, impérieuse, pressante, utilisant des moyens difficilement parables, consistant en faire-agir[9]; d’où une “réponseˮ elle-même active, un agir de la part des portefaix mis à contribution, de gré ou de force.

Enfin, le travail expulsé n’est pas transporté tel quel ; en chemin il sera maquillé, défiguré ; arrivé à destination, il sera devenu méconnaissable. […]
Au passage notre trajet nous aura fait rencontrer deux défenses majeures : le déni et le clivage. On les connait bien ; du moins croit-on les connaître. Car ce qui n’est pas connu, et que je souligne car c’est essentiel, c’est que ces défenses-là ne s’accomplissent pas seulement au sein de la psyché, et pas non plus d’un seul coup. En effet elles nécessitent :
– la mise hors psyché de certains processus d’origine intrapsychique ;
– leur transport (auquel ne suffit pas l’identification projective) ;
– et l’exécution de manœuvres complexes qui aboutissent à mobiliser l’entourage en vertu d’un faire-agir, qui va servir d’opercule à la défense et va donc en assurer le verrouillage.
On voit sans peine comment se complètent les notions que nous venons de parcourir : entre les travaux refusés par un moi, mais exportés chez autrui, et les manœuvres de défense qui sont nécessairement complétées à son insu par l’entourage, la correspondance est parfaite ; c’est elle qui préside à la transformation de l’intrapsychique en interpsychique. […][10] »

C’est donc par un examen minutieux de ces mécanismes de transport que nous pouvons détecter la présence d’une perversion narcissique. Cependant, comme le précise l’auteur à maintes reprises, ces agissements sont complexes et si la manipulation en fait partie, elle n’en est qu’un indicateur mineur au regard du comportement des personnes qui interagissent selon ce mode de fonctionnement. À ce titre, il est tout à fait illusoire de pouvoir reconnaître un pervers narcissique à l’aide de tests de personnalité développés par les théoriciens des TCC tels que celui – le plus utilisé pour sa simplicité – d’Isabelle Nazare-Aga par exemple, car si un pervers narcissique est forcément manipulateur, tous les manipulateurs ne sont pas pervers narcissique. Tant s’en faut. C’est pourtant cette vision qui prédomine dans les médias mainstreams au détriment de la réalité clinique de la perversion narcissique. Cet amalgame est totalement néfaste à l’élucidation de ces problématiques complexes, car il en dévoie l’analyse et bloque ainsi l’accès à la compréhension de son aspect le plus pernicieux ; c’est-à-dire le caractère contagieux de la perversion narcissique, car cette pathologie du lien ou de la relation, comme aiment à la nommer certains praticiens, agit sur nous et notre société tel un véritable psychovirus. Or, nous ne résoudrons pas les problématiques de notre monde actuel si nous continuons à dénier ce phénomène qui touche en tout premier lieu les personnes avides de pouvoir.

Pour résumer et en guise de conclusion, je vous fais par du quatrième de couverture du livre Le deuil originaire de Paul-Claude Racamier qui n’est que la reprise dans une nouvelle édition des trois premiers chapitres de son œuvre majeure Le génie des origines :

« Pour faire son deuil, il faut en être capable. Certaines personnes n’y arrivent jamais. Elles “gèlentˮ le travail de deuil ou refusent même de se considérer comme endeuillées. Ces deuils non faits, ou ratés, sont mis en attente, ils pèsent, engendrent un “magmaˮ psychique, une souffrance qui peut conduire à la dépression et, parfois, au suicide. Dans d’autres cas, la personne cherche à se débarrasser de ce magma, s’arrangent pour que quelqu’un d’autre porte le deuil à sa place. On se situe alors dans le registre de l’emprise sur l’autre, des techniques de manipulation de la perversion narcissique. Tous ces comportements, toutes ces souffrances dont résultent fantômes familiaux, enfants de remplacement, périodes d’infertilité, violences, ont une source : un deuil “originaireˮ auquel il s’agit de remonter, car il ouvre à la capacité de faire des deuils. C’est de l’échec ou de la réussite de ce premier deuil que dépendent, pour chacun d’entre nous, la réussite ou l’échec de tous les deuils et de toutes les séparations qui jalonneront ensuite notre vie. »

En d’autres termes, l’œuvre de Paul-Claude Racamier a entrouvert les portes d’une révolution silencieuse dans le domaine des sciences humaines en mettant l’accent, non pas sur les troubles tels que l’angoisse ou la dépression proprement dite, mais sur le processus dans lequel ces troubles s’inscrivent. Mieux encore, il a démontré que ce processus pouvait s’extrader d’une psyché à une autre et de proche en proche selon des modes de transport spécifiques qu’il convient de connaître si nous voulons comprendre comment se propage la violence et son cortège de souffrance. Ce qui est une façon de s’en prendre aux causes plutôt qu’aux conséquences d’un problème, seule méthode efficace, comme nous le savons bien, en vue de sa résolution. Il serait plus que temps d’y réfléchir !

Philippe Vergnes


[1] Interview de Paul-Claude Racamier par Jean Guillaumin, 1994.

[2] Racamier, Paul-Claude (1992), Le génie des origines, Paris : Payot, 420 p, (p. 29). (Souligné par l’auteur).

[3] Ibid. (p. 29).

[4] Janet, Pierre (1889), L’automatisme psychologique, Paris : Felix Alcan :
« Toute l’histoire de la folie, comme l’a soutenu Baillarger et après lui beaucoup d’aliénistes, n’est que la description de l’automatisme psychologique livré à lui-même, et cet automatisme, dans toutes ses manifestations, dépend de la faiblesse de synthèse actuelle qui est la faiblesse morale elle-même, la misère psychologique. Le génie, au contraire, est une puissance de synthèse capable de former des idées entièrement nouvelles qu’aucune science antérieure n’avait pu prévoir, c’est le dernier degré de la puissance morale. Les hommes ordinaires oscillent entre ces deux extrêmes, d’autant plus déterminés et automates  que leur force morale est plus faible, d’autant plus dignes d’être considérés comme des êtres libres et moraux que la petite force morale qu’ils ont en eux et dont nous ignorons la nature grandit davantage. »

[5] Racamier, Paul-Claude (1992), op. cit. (p. 27).

[6] Ibid. (pp. 25-26).

[7] « Désigne l’acquisition du sentiment d’être une personne propre, autonome et continue. (Ce qui est plus précisément désigné, c’est à la fois : le processus de cette acquisition, son résultat, ses résultantes.) La personnation a trait au sentiment du moi, a l’identité et au “selfˮ. En psychopathologie dynamique, la perte ou le retrait de cet acquis constitue la dépersonnation. »
Racamier, Paul-Claude (1993), Cortège conceptuel, Paris : Apsygée, 124 p., (p.58).

[8] « Désigne par image la personne sur qui retombe la tâche de porter la charge psychique (le plus souvent une douleur de deuil ou de dépression), dont s’est débarrassé, par voie de faire-agir, celle ou celui qui l’impose. Il va de soi que pour devenir portefaix il faut non seulement recevoir cette charge, mais encore l’accepter. […] »
Ibid. p. 76.

[9] « Méthode relationnelle interactive consistant à faire agir des partenaires de l’entourage. (Il y a antinomie entre le savoir-faire et le faire-agir ; mais il y a contact entre le faire-valoir et le faire-agir). »
Ibid. (p. 95)

[10] Racamier, Paul-Claude (1992), « Pensée perverse et décervelage », Gruppo n°8, Revue de Psychanalyse Groupale « Secret de famille et pensée perverse », Paris : Apsygée, p. 137-155.