« Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots. » (Jean Jaurès)

« Nous avons assisté en effet à la construction d’une tour de Babel dans laquelle grouillait une population de plus en plus nombreuse de spécialistes qui n’arrivaient plus à échanger une seule information, car leurs langages étaient tous différents. […] Ce sont les concepts et les langages du plus grand nombre possible de disciplines, et non les techniques, qu’il est nécessaire d’acquérir pour ce qu’il est convenu d’appeler l’interdisciplinarité ; nous avons de plus en plus besoin de polyconceptualistes monotechniciens. » (Henri Laborit)

Après avoir usé jusqu’à la « couenne » du concept de pervers narcissique, sans jamais entrer dans les détails de la théorie et tout en privilégiant – à la manière des imposteurs – la forme sur le fond, voilà qu’une nouvelle recrue débarque dans le théâtre médiatique des magazines de presse populaire. J’ai nommé le « gasligthing » et son artisan : le « gaslighter ».

Cela fait quelque temps déjà que l’on entend parler de ce nouveau concept et je guettais avec circonspection le moment où il allait être faire son introduction dans les milieux populaires grâce à nos médias mainstreams en mal de sensations fortes pour déclencher une quelconque pulsion d’achat en faisant ce qu’ils font de mieux, c’est-à-dire : vendre «  du temps de cerveau humain disponible » (cf. Patrick le Lay, ex-pdg de TF1).

Jusqu’à présent, l’introduction en « bourse » de ce nouveau terme anglo-saxon dans le langage courant ne faisait pas trop recette, mais une OPA qui risque de faire monter les enchères vient d’être lancée par La Chaîne de l’info (LCI) appartenant au groupe TF1 de Bouygues Telecom (décidément, toujours dans les bons coups).

En l’état, le 26 mars 2018, alors que ce phénomène restait assez confidentiel au niveau du grand public y compris même chez les victimes de cette technique de manipulation, l’article de Romain Le Vern pour LCI est en train de créer un petit buzz médiatique avec l’appui de la Task force de l’empire Bouygues. En quelques jours, ce billet a fait de nombreux petits qui se sont multipliés à vitesse grand V sur les réseaux sociaux et l’expression occupe le devant de la scène médiatique en ce début d’année 2018. Les raisons de cet engouement sont probablement à rechercher dans le titre de cet article qui a très bien su prendre la vague de la mode actuelle – et typiquement franco-française –, du « pervers narcissique » : « Pire que le pervers narcissique, avez-vous déjà été victime d’un “gaslighterˮ? »

Allons-y gaiement et voyons ce que cette notion « a dans le ventre ». Qu’est-ce que le gaslighting ?

Pour analyser ce nouveau concept, aidons-nous pour se faire de l’article de Romain Le Vern.

« Le “gaslightingˮ, que l’on pourrait traduire en français par “décervelageˮ, est la forme d’abus mental préférée des sociopathes : à travers eux, n’importe quelle information est déformée ou présentée sous un autre jour, omise sélectivement pour favoriser l’abuseur ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. »

Dès le premier paragraphe, nous savons que nous marchons sur un chemin balisé, car le décervelage n’est pas une expression anodine[1]. Ce néologisme emprunté à la pièce d’Ubu Roi a été introduit dans la clinique des traumatismes par… Paul-Claude Racamier à l’occasion de sa découverte… de la perversion narcissique. Voilà qui nous ramène à des sujets bien connus : « Le décervelage : l’apanage le plus redoutable de la pensée perverse… et du harcèlement » et « L’instrument majeur du pervers narcissique : la parole », etc.

La suite de l’article de Romain le Vern décrit des phénomènes que nous connaissons aussi : ce sont les techniques d’enfumage dénoncées par maints auteurs que nous avons rencontrés dans de précédents billets et qui constituent un « effort pour rendre l’autre fou » reposant sur des techniques langagières à base d’injonctions paradoxales, de disqualifications, de disconfirmations, etc.

Le journaliste interviewe à une « experte », Sarah Chiche, qui déclare :

« Pour savoir si nous sommes sous influence d’un “gaslighterˮ, il existe un critère infaillible selon Sarah Chiche, écrivain, psychologue et psychanalyste : “si plus vous côtoyez une personne, plus vous vous sentez vide et en proie à une angoisse extrême, plus vous déprimez, plus vous vous étiolez, plus vous n’êtes que l’ombre de vous-même alors même que cette personne prétend vous aider, vous aimer, qu’elle vous dit “ma pauvre chérie, tu ne vas pas bien du toutˮ, il faut absolument tirer la sonnette d’alarme, vous êtes sous la coupe d’un “gaslighterˮ. »

C’est en effet un critère très important qui ne peut et ne doit cependant en aucun cas être isolé du contexte et de la situation vécue, car on peut également éprouver le même genre de sentiments dépressif avec n’importe quel « connard » qui nous rabroue et vous manque de respect sans pour autant avoir affaire à un gaslighter accompli, mais plutôt juste de circonstance. Toutefois, ce que Sarah Chiche oublie de dire, c’est que sous l’influence d’un véritable gaslighter et de par le décervelage qu’il induit chez sa victime au travers de ses techniques de manipulation, cette dernière aura toutes les peines du monde à identifier et situer l’origine de son mal être et de ses angoisses.

La suite de cet article annonce des lieux communs qu’il est toujours bon de rappeler même s’ils sont particulièrement bien connus des toutes les victimes… de pervers narcissique, je vous en recommande donc la lecture.

Attachons-nous ici à comprendre ce que désigne le gaslighting qui débute une carrière prometteuse en France, mais qui risque toutefois de connaître le même sort que le terme de stalking apparu il y a déjà quelques années en arrière sans que le terme ne fasse carrière. Un résumé des travaux anglo-saxon sur le sujet peut se traduire ainsi : « Le gaslighting est une forme de manipulation qui cherche à semer des graines de doute chez un individu ciblé ou chez des membres d’un groupe ciblé, afin de les faire douter de leurs perceptions, de leur mémoire et de leur santé mentale. Cela passe par des dénis persistants, la mystification, la désorientation, la contradiction, le mensonge, etc. Le gaslighter tente de déstabiliser sa cible en délégitimant ses connaissances ou opinions. »

Selon Florence Rush, le mot gaslighting est utilisé pour décrire une tentative de détruire la perception de la réalité d’une autre personne ce qui confirment que cette « délégitimation » n’est ni plus ni moins que la disqualification et/ou la disconfirmation citée supra. Nous parlons donc bien d’un seul et même sujet abordé sous différents angles : d’un côté une vision anglo-saxonne largement influencée par les TCC et le courant nord-américain des sciences humaines, de l’autre celui d’une psychanalyse groupale et familiale qui révolutionne la vieille psychanalyse orthodoxe ou traditionnelle et fertilise les sciences humaines par de nouveaux apports théoriques tirés d’expériences de terrain et non pas de divan (cf. « Psychanalyse et agressions sexuelles : histoire d’un déni de réalité »).

De façon générale le gaslighting recouvre toutes les techniques de manipulation émotionnelles que l’on rencontre dans notre société. C’est ce que l’on nomme communément « l’enfumage ». Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil.

Le problème avec ce nouveau concept qui débarque en France, c’est que d’une, il réinvente le fil à couper le beurre en faussant la perception de la réalité que recouvre les terminologies déjà existantes telles que celle de « pervers narcissique » ; de deux, c’est un anglicisme… soit un idiotisme au sens le plus péjoratif du terme ; de trois, il fait prendre les méthodes d’enfumage qu’il désigne pour leur résultat en introduisant une confusion entre cause et effet, or ce type d’inversion est également propre au gaslighting.

Ce dernier point est très important, car ce concept peut faire passer la victime d’un gaslighter pour son bourreau si tant est que cette « victime » ait une personnalité suffisamment étayée pour ne pas se laisser berner par de telles techniques de manipulation. Dans l’article cité supra ainsi que dans sa vidéo de présentation, le gaslighting est traduit en français par décervelage, or, comme nous l’avons vu, cette traduction est d’une totale incohérence. Il est donc important de dévoiler ce genre d’absurdité, car « la perversion de la cité commence par la fraude des mots » (Platon)… ou des concepts pourrions-nous rajouter, et en confondant les moyens (le gaslighting) avec la fin (le décervelage), Romain Le Vern ne semble pas avoir conscience de la nocivité des idéologies absconses et du fait que la plus belle ruse du diable n’est pas de nous faire croire qu’il n’existe pas (Baudelaire), mais elle consiste plutôt à semer et à maintenir le trouble dans l’esprit des gens en pervertissant toutes les théories qui pourraient servir à en dévoiler les stratégies. La confusion, cette « fusion à la con », entretenue par le raisonnement luttant contre la simple raison tout bonnement pour avoir raison (ce que la clinique nomme la perversité), voilà ce qui constitue l’une des belles réussites du diable.

Enfin, il est nécessaire de savoir que le domaine de prédilection du gaslighting est la politique. Et ne croyez pas que le débarquement en France de ce néologisme américain ne soit qu’un pur hasard, car après celui de fake news et celui de bullshit arrive désormais celui de gaslighting, un comportement dont serait affublé… Donald Trump si l’on en croit certains psychologues outre-Atlantique : « la tendance habituelle de D. Trump à dire une chose, puis à nier l’avoir dite en surjouant l’indignation a apporté une nouvelle notabilité au terme ».

Je ne sais pas vous, mais moi, je me sens totalement « gaslighté » par ce genre de retournement de cause à effet, des fins et des moyens, du vrai pour le faux et vice versa, etc. Peut-être devrais-je aller consulter Sarah… Chiche !

Et vous, avez-vous déjà rencontré un gaslighter ?

Philippe Vergnes

N.B. :
Vous aurez compris que le gaslighting est une technique de manipulation particulièrement redoutable employée par les personnes que l’on qualifie de perverse narcissique, or pour se protéger et se prémunir des effets délétères de ce type de comportements, il n’existe guère d’autre remède que d’apprendre à reconnaître les moyens que l’on utilise sur vous pour vous décerveler, vous aliéner et vous mettre sous emprise. Tel est le but de la synthèse des différents grands principes manipulatoire proposés qui vous permettra d’identifier rapidement les stratégies déployées afin de vous faire prendre des décisions que vous n’auriez pas prises de vous-même si vous n’y aviez pas été « invité » : Manipulation et perversion narcissique : comprendre pour s’en déprendre, prévenir pour s’en prémunir.


[1] Contrairement à ce qui est soutenu dans cet article, le gaslighting n’est pas le décervelage. En effet, on ne saurait confondre la technique avec son résultat. En traduisant le terme anglo-saxon gaslighting par décervelage, l’auteur introduit une confusion de plus dans une problématique qui peine à être correctement saisie. Un bref retour historique du concept de décervelage nous en apprendra un peu plus :
« DÉCERVELAGE [dans la pièce d’Ubu roi]
La Chanson du décervelage peut être considérée comme l’hymne du Collège de ‘Pataphysique. Elle ne fut pas entonnée lors de la première d’Ubu roi en 1896, mais lors de la représentation du théâtre des Pantins en 1898. C’était sur une musique de Claude Terrasse, différente de la version originale. La chanson des potaches du lycée de Rennes s’intitulait Tudé : c’est la chanson d’un ouvrier ébéniste qui s’en allait l’dimanche pour voir décerveler et qui revient tudé. Elle s’inspirait d’une chanson de café-concert des années 1870 intitulée La Valse des pruneaux.
Dans la version rennaise, le décervelage est artisanal. Le P.H. décervèle les rentiers au moyen d’une cuiller en bois de fer. Par la suite, il disposa d’une machine à décerveler.
Dans Ubu cocu, la cérémonie se déroule le dimanche et en plein air. La foule s’y presse au point qu’il faut la contenir par des barrières. La machine est servie par des palotins. Bien que dressée, à l’instar de la guillotine, place de la Concorde dans le premier Ubu cocu, elle n’est pas assimilable à celle-ci puisque, si le sang coule, la cervelle saute. Les Visions actuelles et futures la rapprochent des Vierges de Nuremberg et “1’Acte terrestreˮ de César-Antechrist parle de ses “mâchoiresˮ. Dans cet acte adapté d’Ubu roi la machine à décerveler est la presse de l’imprimeur, lequel est donc le décerveleur. L’activité littéraire et journalistique n’a plus pour but de crétiniser le lecteur comme avec Lautréamont, mais “La machine à décerveler est l’efflorescence transcendante des arts, poésies, sciences, industries de l’Homo pataphysicusˮ, écrit le docteur Sandomir. Et il ajoute qu’elle est aussi “l’attribut ubique kat’ exochèn [par excellence]ˮ puisque le nom définitif du Père, si euphonique selon Charles Chassé et Jean-Hugues Sainmont, naquit des nécessités supérieures du verbe et de la rime :
Voyez, voyez la machin’ tourner
Voyez, voyez la cervell’ sauter
Voyez, voyez les rentiers trembler
Hourrah, cornes au cul, vive le Père Ébé !
“Cornes au culˮ appelait irrésistiblement Ubu. »
Collège de ‘Pataphysique (2016), Les 101 mots de la Pataphysique, Paris : PUF, collection Que sais-je n°4039, 128 p.

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