« Le mensonge permet tellement d’entrer dans “les représentations de l’autre et de les façonner” que d’aucuns en usent et en abusent au point d’épuiser leur entourage professionnel et/ou personnel. Dès que quelque chose embarrasse ces individus [les mythomanes], ils se servent du mensonge afin de se débarrasser de l’importun. Ils savent parfaitement bien qu’en choisissant un argument plutôt qu’un autre leur vis-à-vis ne rétorquera pas : c’est ce que nous appelons dans la vie de tous les jours la mauvaise foi. Les mensonges de ces individus sont en général énormes et/ou judicieusement choisis parce qu’invérifiables ou incontestables… » (Claude Biland, 2009, Psychologie du menteur)

Les perversions narcissiques sont d’un abord complexe qui n’est absolument pas retranscrit par les articles de presse grand public. Le réductionnisme et le simplisme outranciers dont font preuve les écrits traitant de cette problématique font plus dans le confusionnisme que dans l’élucidation de cette complexité. S’il fallait résumer ce phénomène par une métaphore, je dirais que la plus belle ruse du diable n’est pas de vous persuader qu’il n’existe pas (Baudelaire) contrairement à ce que l’adage populaire en a retenu ; elle n’est pas non plus de procéder à une perversion des valeurs – faire changer le mal en bien et vice versa –, cela… c’est sa nature ; la plus belle ruse du diable[1] consiste, comme son nom l’indique, à semer la zizanie et à entretenir des confusions qui maintiennent ses proies en état de décervelage. Comment si prend-il pour semer le trouble et la confusion dans l’esprit des gens ?

Il sort de leur contexte les notions qui tendent à l’assigner et à dévoiler ses stratégies ; il pervertit tous les concepts ou théories qu’il reprend à son propre compte en séparant la forme du fond, soit en réassignant le sens des mots ou des expressions selon une conception qui lui est toute personnelle, soit en combattant de façon virulente ces notions tout en se revendiquant d’elles ; il fait usage de la parole non pas pour communiquer comme moyen d’entrer en relation avec autrui, mais pour « soumettre ou pour démettre » (Ariane Bilheran, 2017) ; etc. En d’autres termes, il se livre à un véritable « effort pour rendre l’autre fou » qui utilise le raisonnement contre la raison elle-même tout simplement pour avoir raison. C’est ce que l’on nomme la perversité, car, « il est question ici du déni de l’existence de l’objet, plus que de la recherche de l’orgasme. Et l’effort de nier son existence, de le tenir pour rien, de l’invalider, de le déprécier, de le dégrader ou de l’avilir, bref, l’intention de le chosifier est d’abord une défense existentielle. Tout se passe comme si toute velléité d’épanouissement de l’objet était ressentie comme une menace vitale pour le sujet et, secondairement seulement, risquant de barrer le plaisir[2]. »

Pour rester sur la métaphore du diable, nous pouvons dire que non seulement il se joue de notre ignorance, mais qu’en plus il la suscite ou la plébiscite… tout en faisant œuvre de « pédagogie », mais si l’archétype du pervers narcissique est pour beaucoup le diable, C’est un diable qui ressemble bien plus à un Tulius Détritus qu’à une « bête immonde ». C’est ce que nous allons illustrer dans cet article grâce à la bande dessinée de Goscinny et Uderzo des aventures d’Astérix : « La Zizanie ».

Synopsis :

César cherche encore et toujours à faire disparaître le petit village gaulois. Cette fois-ci, il envoie Tullius Détritus, un Romain peu recommandable, qui a le don de semer la zizanie partout où il passe. Et effectivement, après une « guerre psychologique » finement menée, il arrive à semer la zizanie dans le petit village gaulois, en faisant notamment croire qu’Astérix a vendu le secret de la potion magique aux Romains contre un vase rempli de pierres précieuses… Tullius Détritus parviendra-t-il à abuser de la crédulité des habitants du petit village ? La sagesse d’Astérix et de Panoramix sera-t-elle suffisante pour retourner la calomnie contre son auteur ?

Scène 1 :

La zizanie [1]La zizanie [2]

Le décor est planté : Tullius Détritus semble être un redoutable personnage pour avoir réussi à faire en sorte que les lions qui étaient censés lui régler son compte se dévorent entre eux. L’image est saisissante ! Mais comment diable – c’est le cas de le dire – a-t-il bien pu réaliser une telle prouesse ?

L’extrait suivant nous en apprend un peu plus sur ses techniques qui sèment le trouble et la zizanie chez autrui. (Ce que P.-C. Racamier nomme la « rupture les liens entre les personnes et les pensées » dans sa définition de la pensée perverse[3], 1993)

Scène 2 :

La zizanie [3]La zizanie [4]La zizanie [5]

Nous voyons bien dans cette scène comment, par un geste dès plus « anodin » effectué sous couvert d’une intention « louable » dont personne ne peut imaginer la malignité, Tullius Détritus instille le doute et la confusion dans l’esprit de cette communauté villageoise. Ce « soupçon » de doute, sciemment entretenu, est une bombe à retardement dont la puissance grossira d’autant plus que les quiproquos, rumeurs, embrouillaminis, mélange des genres et des situations, etc. dureront. Or, bien souvent, le principal concerné est le dernier informé de ce qui se trame dans son dos.

Scène 3 :

La zizanie [6]La zizanie [7]

Au fil du le temps, le doute aidant, la calomnie, la médisance, le dénigrement, etc. produisent d’autant plus d’effets qu’Astérix ni prête guère attention. Un climat délétère s’installe au nez et à la barbe du plus sage des villageois : le druide Panoramix qui ne prend pas l’affaire au sérieux.

Dans cette ambiance kafkaïenne de « faute sans nom et sans faute » – qui est le lot quotidien de toutes les victimes, proies, cibles ou ennemies de pervers narcissiques –, c’est tout l’équilibre de la communauté qui est remis en question au travers des accusations mensongères « savamment » – et très machiavéliquement – introduites par Tullius Détritus au moyen de ce que Racamier nomme des « faire-agirs[4] ».

Dans le scénario de cette intrigue, Astérix décide de quitter le village en compagnie de Panoramix et d’Obélix. La suite, comme de coutume avec les aventures de ce héros, se termine autour d’un traditionnel banquet qui célèbre la fin de la zizanie non sans avoir au préalable rendu la monnaie de sa pièce à Tullius Détritus. Mais cela… c’est de la bande dessinée, car dans la vraie vie les choses sont autrement plus complexes. Le médisant réussit bien souvent à faire passer sa victime pour coupable comme on peut le constater lors des procès réglant les « litiges » d’un pervers avec sa proie. Son entreprise de destruction massive pour cause « d’utilité publique » à laquelle il s’attelle en inversant les valeurs du bon, du juste, du vrai et du beau en leur contraire est terriblement efficace y compris même auprès des juges. La fin de la zizanie, des calomnies, des diffamations, des rumeurs, des doutes, des soupçons, etc. n’est effective, pour les victimes d’un tel ostracisme, qu’après une longue, longue… longue… parfois très longue période de « purgatoire » et ne s’achèvent que lorsque les manigances du manipulateur sont dévoilées, comprises par une large majorité des témoins de telles scènes et admises pour ce qu’elles sont véritablement. Ce qui n’arrive encore que trop rarement. Ce qui constitue un crime parfait sous les yeux et à l’insu de tous, véritable meurtre d’âme ou meurtre psychique aux conséquences néfastes et parfois dramatiques pouvant entraîner la mort physique des personnes qui ne possèdent pas les ressources de se défendre seule de telles agressions.

Il nous faut mentionner l’incontestable talent de Goscinny et Uderzo pour caricaturer ce genre de scènes de notre vie quotidienne. Cette bande dessinée, textes et dessins à l’appui, relate et exprime parfaitement bien ce processus auquel sont soumises les victimes de pervers narcissiques en proie à une certaine « folie du doute ». Toutefois, elle ne retranscrit pas la peur et la culpabilité qui émaillent également toutes relations d’emprise, car peur, doute et culpabilité/honte (Marie-France Hirigoyen, 1998 ; Ariane Bilheran 2007, 2009, 2010, 2017) sont bien ce triumvirat essentiel à la mise en place de ce type de liens pathologiques. Ce qui verrouille le processus, l’élément organisateur de l’ensemble, véritable « opercule » de ce cercle vicieux, ce sont bel et bien les agirs pervers qu’incarnent Tullius Détritus dont le décryptage et le mode de propagation sont si bien retranscrit dans cette bande dessinée que je recommande sans restriction à quiconque souhaite connaître certaines de ces subtilités et l’effet qu’elles peuvent avoir sur toute une communauté. Néanmoins, bien que l’humour soit de mise, ne perdons pas de vue que les victimes de pervers narcissique n’ont pas de potion magique pour parer aux ruses de leur agresseur qui malmène leur pensée par un « subvertissement » de la raison. Mais ce qu’interprète le mieux le personnage de Tullius Détritus, c’est cette schadenfreude si caractéristique du pervers narcissique. Cette forme de triomphalisme qui s’exprime par une « joie maligne » se rit des malheurs, des échecs ou de l’humiliation d’autrui. Elle est si furtivement que rares sont ceux qui en captent l’expression, laquelle sera tout bonnement niée si tel était le cas.

La schadenfreude est synonyme de l’expression française « jouir du malheur d’autrui ». Il ne peut y avoir de diagnostic de pervers narcissique sans cette jouissance. C’est une jouissance spécifique à « double détente » précise Racamier :

« Le dernier trait – le plus spécifique – de la jouissance narcissique perverse est en effet qu’elle s’opère à coups redoublés : elle est, peut-on dire, à double détente. (Une différence de plus avec la jouissance sexuelle, qui certes peut se répéter, mais se prend d’une seule traite). Je m’explique (il va de soi que si je parle ici de double détente, c’est en pensant à un coup redoublé). Une disqualification première met le moi de l’autre dans l’embarras : premier temps de la jouissance perverse. La proie trébuche. Son embarras est alors complété par une disqualification subséquente, et c’est le deuxième temps de la jouissance. Il n’est pas de perversité sans ce redoublement.[5] »

En son absence, c’est autre chose qui se joue dans la relation. Or, si dans certaines situations, où il n’y a guère de proximité entre les protagonistes, ce sentiment – que nous pouvons tous éprouver – ne prête guère à intérêt, il en est tout autrement lorsque vous vous retrouvez avec des gens qui partagent votre quotidien, tant sur le lieu de travail ou le domicile conjugal, etc. En effet, comment envisager que votre « ami » ou votre « conjoint », etc. puisse « éprouver de la joie à vous voir souffrir[6] » ? C’est pourtant bien ce que fait le pervers narcissique en faisant des efforts considérables pour cacher un tel sentiment à sa victime et aux yeux d’éventuels témoins de ses agressions. Et si par malheur il venait à être découvert, il nierait farouchement cet éprouvé en adoptant toutes les attitudes de la plus parfaite « fausse innocence[7] ».

Enfin, en tant que semeur de zizanie, Tullius Detritus figure parfaitement cette expulsion psychique propre à la perversion narcissique qui se caractérise pour un individu, comme l’indique sa définition clinique : « par le besoin et le plaisir prévalents de se faire valoir soi-même aux dépens d’autrui. » Et Racamier rajoute : « C’est un plaisir spécifique. Certes il n’est pas érogène même si des aspects de perversion sexuelle y sont souvent et peut-être toujours associés. Ce plaisir est obtenu par des manœuvres et conduites pragmatiquement organisées, au détriment de personnes réelles. Quant au besoin qui sous-tend cette perversion, ses sources inconscientes, certes complexes, sont foncièrement contre-dépressives. » Puis de préciser : « Assurément la perversion narcissique est une perversité. (Il n’en va pas pour autant que toute perversité relève de la perversion narcissique). Figurent en vedettes parmi les pervers narcissiques les imposteurs, escrocs et mystificateur[8]. »

Or, l’imposture, dont le principe efficient réside sur le paraître bien plus que sur l’être, est, selon Roland Gori, le modèle sur lequel notre société néolibérale s’est construite et poursuit son développement (cf. La fabrique des imposteurs).

Tout un programme !

… qui est mis en place à nos dépends par les multinationales depuis près d’un siècle et qui corrompt tous les organes décisionnaires de notre « démocratie » (ou du moins ce qu’il en reste) comme en atteste les très sérieux « tobacco papers » (et non pas « panama papers ») : « Le doute est notre produit, car il est le meilleur moyen de s’opposer à “l’ensemble des faits” présent à l’esprit du public. C’est aussi le moyen d’établir une controverse. Dans l’entreprise, nous reconnaissons qu’une controverse existe. […] Si nous réussissons à établir une controverse au niveau de l’opinion, alors il y a une opportunité de mettre en avant les “faits réels” sur le tabagisme et la santé[9]. »

À suivre !

Philippe Vergnes

N. B. :
Les lecteurs soucieux d’approfondir leur connaissance sur « les manœuvres et les conduites pragmatiquement organisées, au détriment de personne réelle », plusieurs articles y ont été consacrés : « L’instrument majeur du pervers narcissique : la parole » et « L’arme fatale du pervers narcissique : la communication harcelante » etc. Les travaux de Roland Gori sur les imposteurs ont été présentés dans le billet « La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était “comptéˮ ou comment l’idéologie néolibérale influence nos personnalités ». Sur « l’origine » de tels comportements sociaux une suite de deux articles l’évoque : « Pervers narcissique : le génie des origines (1/2) » et « Perversion narcissique et deuil originaire (suite 2/2) », etc.


[1] Diable du grec diábalos ; adjectif : « celui qui divise, désunit ou détruit, qui inspire la haine ou l’envie » ; nom commun : « homme médisant, calomniateur » ; déverbal diabállô : « accuser, attaquer ».

[2] Mynard, Jacques (1983), « Perversité / Perversions et de l’avantage de les différencier », dans Revue française de psychanalyse, tome 47 – n°1, « La perversion », Paris : PUF, 514 p.

[3] Racamier, Paul-Claude (1993), Cortège conceptuel, Paris : Apsygée, 124 p. (p. 58) :
« PERVERSE : PENSÉE PERVERSE. – (Ps, Cl, In) Désigne le type de pensée qui prévaut dans la perversion narcissique, présidant à la mise en œuvre des conduites perverses, et subsistant à leur inhibition lorsque celle-ci s’exerce en vertu d’un empêchement extérieur.
Exactement à l’inverse de la pensée créative et de la pensée psychanalytique, la pensée perverse est tout entière tournée vers la manipulation d’autrui, l’emprise narcissique et la prédation. Experte en manœuvres, apparemment socialisée, capable d’essaimer et prompte à la persécution, la pensée perverse n’a aucun souci de vérité (seul le résultat compte) ; débarrassée de fantasme et d’affect, foncièrement disqualifiante, elle ne vise qu’à rompre les liens entre les personnes et les pensées. Toute tournée vers l’agir, le faire-agir, et le “décervelageˮ, spécialiste en attaque de l’intelligence, c’est une pensée formidablement pauvre. »

[4] Racamier, Paul-Claude (1993), op. cit. (p. 95) :
« FAIRE-AGIR. – Méthode relationnelle interactive consistant à faire agir des partenaires de l’entourage. (Il y a antinomie entre le savoir-faire et le faire-agir ; mais il y a contact entre le faire-valoir et le faire-agir.) »

[5] Racamier, Paul-Claude (1987), « De la perversion narcissique », in Gruppo n°3, Revue de Psychanalyse Groupale, Paris : APSYG, p. 11-25.

[6] « … éprouver de la joie à vous voir souffrir », ou le sadisme est une attitude type que l’on allègue aux pervers narcissiques. C’est en réalité bien plus subtil que cela et ce point sera détaillé dans un futur article.

[7] Racamier, Paul-Claude (1993), op. cit. (pp. 47-48) :
« FAUSSE INNOCENCE. – Désigne une apparence singulière d’innocence, offerte par certaines personnalités à narcissisme pervers, qui parviennent à présenter des clivages internes sans en rien laisser paraître et sans aucunement en souffrir, les faisant “co-agir” et “calfater” par l’entourage. Cette innocence est particulièrement trompeuse et redoutable ; elle signale l’organisation caractérielle d’une perversion narcissique le plus souvent inamovible ; l’air de tranquillité résulte de la triple “impasse” effectuée aux dépens d’autrui par le moi de la fausse innocente : impasse sur son surmoi (la considération pour autrui est privée d’importance) ; impasse sur le clivage (dont le calfatage est assuré à grands frais par les soins d’autrui, qui, lui, ne s’y retrouve plus) ; impasse enfin sur le deuil des illusions narcissiques (la personne étant fermement persuadée d’incarner la petite merveille imaginée par sa mère). Ainsi se réalisent pleinement les conditions requises par la perversion narcissique »

[8] Racamier, Paul-Claude (1987), op. cit.

[9] Foucart, Stéphane (2014), La Fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, Paris : Gallimard, collection Folio, 416 p.

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