« La récupération est un phénomène bien connu en politique et participe de ce mouvement de retournement propre au discours de la perversion et destiné à jeter la confusion dans l’esprit de celui à qui elle s’adresse. Les nazis se sont ainsi approprié Nietzsche, des figures politiques de gauche sont citées par un gouvernement de droite, jusqu’à Hannah Arendt qui justifie la passion de l’autorité pour une droite extrême. Certes, les idées appartiennent à tout le monde et font leur chemin indépendamment de leur créateur, mais le pervers a un usage tout particulier de cette liberté de s’en emparer : il se délecte à les retourner, à leur tordre le sens, non pour jouer de l’équivoque du langage mais pour semer le trouble chez celui qui reçoit son message. Le destinataire en ressort abasourdi, sidéré, vide de pensée, et c’est précisément cette atteinte à la subjectivité qui fait la jouissance perverse. » (Marcel Sanguet, 2016, Le pervers n’est pas celui qu’on croit)

Bien que régulièrement présentée dans différents médias, la perversion narcissique ne cesse d’interroger. En effet, comme l’exprime si bien Daniel Zagury, expert criminologue, cette théorie nous confronte à la délicate question du mal qui « résiste à se laisser penser ». C’est ainsi que « … toutes les religions, toutes les philosophies se sont cassé les dents sur l’énigme du mal ». Nous ne saurions toutefois y déroger – à le penser – car « pénétrer les arcanes du mal, méditer sur le mal, c’est progresser dans la connaissance de l’homme et de la vie[1] ». Cet auteur nous apprend également dans ses écrits que : « pour distinguer ceux qui mettent en scène leur scénario et ceux qui mettent en acte leur destructivité, les “pervers de divan” et les “pervers de prison”, il faut prendre en compte le poids de la haine, de la destructivité, de la pulsion de mort, de la pauvreté fantasmatique, de la carence d’amour-propre[2]… », etc. Or, le pervers narcissique a plus de rapport avec le « pervers de prison » qu’avec le « pervers de divan » et cette confusion largement répandue par la psychanalyse orthodoxe ou traditionnelle au sein des professionnels de santé mentale est bien le point nodal de toute la controverse qui s’instaure désormais autour de la notion de perversion narcissique.

En outre, le cadre d’une psychanalyse groupale et familiale d’où la théorie de la perversion narcissique est issue diffère considérablement de celui de la psychanalyse orthodoxe ou traditionnelle. Comparer l’une et l’autre sans tenir compte de leur contexte respectif génère de nombreux biais d’interprétations et d’erreurs diagnostiques qui nous éloignent de la géniale découverte de Paul-Claude Racamier (sur quelques-unes des principales différences entre la psychanalyse orthodoxe ou traditionnelle et la psychanalyse groupale et familiale, cf. « Le mystère Freud : Freud Vs Racamier ou l’énigme de la perversion narcissique » ; « L’inceste, l’Œdipe et la perversion narcissique selon Paul-Claude Racamier » et « Psychanalyse et agression sexuelle : histoire d’un déni de réalité »).

Néanmoins, il est une question sur laquelle s’accorde l’ensemble des praticiens des différentes écoles, c’est la question de la jouissance dans les perversions.

Comble de l’ironie, ce point crucial de la théorie soulevée dans notre précédent article n’est jamais abordé par les magazines de presse qui ont contribué à faire de ce sujet un phénomène de mode. Or, pour lever le voile qui ne cesse d’entourer ce problème et le dénoncer sans tomber de Charybde en Scylla (le Charybde de l’ignorance et le Scylla de l’exubérance qui mène tous deux à l’indifférence), nous devons l’aborder par son aspect le plus discriminant, car « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » et entre le pervers et sa proie, il est très difficile, pour un témoin pris à partie – thérapeute, observateur extérieur, etc. –, de discerner le bon grain de l’ivraie dans ce type de relation où, de coutume, on renvoie tragiquement dos à dos chacun des protagonistes ignorant superbement ce qui se joue dans ces relations toxiques. Une telle attitude ne peut qu’ajouter de la souffrance à ceux qui subissent de telles agressions, car « la conduite narcissiquement perverse sera toujours une prédation morale : une attaque du moi de l’autre au profit du narcissisme du sujet. Une disqualification active (plus ou moins habile et subtile) du moi de l’autre et de son narcissisme légitime[3]. » Ignorer ce fait, c’est être complice du meurtre ou de la tentative de meurtre psychique en cours de réalisation.

Entendu qu’actuellement, de par le succès médiatique du concept de pervers narcissique, certains individus, qui souhaitent se débarrasser de leur partenaire sans avoir à assumer leur propre part de responsabilité dans l’échec de la relation, utilisent à tort l’expression comme une insulte, il devient nécessaire de tracer la frontière entre ce qui relève d’une perversion et ce qui n’en est pas afin de discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, car en cas de conflit entre deux ou plusieurs personnes, l’une d’entre elles est facilement qualifiée de perverse narcissique. Revenons donc à la définition de ce que certains chercheurs désignent à juste titre sous le nom de pathologie relationnelle ou pathologie du lien : qu’est-ce que la perversion narcissique ?

La perversion narcissique « définit une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir. » (Cortège conceptuel, 1993, p. 59).

Maurice Hurni, auteur avec Giovanno Stoll d’ouvrages importants sur le thème de la perversion narcissique, commente cette définition sur le site APAOR dédié à l’œuvre de P.-C. Racamier : « Définition magistrale d’un concept-clé, où chaque terme a son importance. Elle englobe (au moins) deux protagonistes : le pervers-narcissique qui “se met à l’abri” de ses problèmes en les expulsant sur d’autres personnes ; et celui ou ceux qui vont endosser ces problèmes ainsi externalisés. Il en résulte une situation pleine de paradoxes : celui qui est malade ne l’est pas. Au contraire, il jouit souvent d’une santé florissante. Celui qui est malade est, lui, au départ, plutôt sain. Le voilà maintenant affecté, sans le savoir, d’une affection qui ne lui appartient pas, à laquelle il ne comprend rien et dont il ne peut évidemment pas “guérir”, malgré ses efforts souvent désespérés. » (C’est moi qui souligne.) On notera qu’est sous-entendu dans ce passage l’épineux problème de l’expulsion psychique tel que présenté dans deux articles précédents et si bien décrit par les travaux de Racamier (cf. « Plongée au cœur de la perversion narcissique : l’expulsion psychique » et « Perversion narcissique et deuil originaire »). Mais ce qu’il faut surtout retenir de ce commentaire, c’est la précision qu’apporte M. Hurni : « Un autre terme essentiel, et audacieux, de cette définition est celui de “plaisir”. Il signe l’aboutissement du processus d’inversion par lequel le pervers permute la souffrance en jouissance. Il éclaire l’impossibilité de traitement de ces malades qui n’ont (surtout) aucune demande. Quant à la nature du plaisir pervers-narcissique, il reste à élucider. Il est probablement proche de la notion de jubilation et, partant, de la mégalomanie de se sentir supérieur à tout ce qui est de l’ordre œdipien[4]. » (C’est moi qui souligne.)

Nous verrons à quel point ces remarques sont fondamentales après avoir retracé le parcours de cette notion.

Apparu pour la première fois en 1978 et 1980, puis définie en 1985 lors d’un congrès de psychanalyse en langue romane (présentation publiée en 1987) et en 1986, le concept de perversion narcissique fut encore développé par son découvreur, P.-C. Racamier, en 1992a, 1992b, 1993 et 1995. Nous nous contenterons ici de n’évoquer que les trois premiers auteurs qui ont contribué à faire connaitre l’expression au grand public avant que les journalistes ne s’en emparent :

  • Le premier fut donc P.-C. Racamier (décédé en 1996). Nous y reviendrons !
  • Le second est Alberto Eiguer avec son livre Le pervers narcissique et son complice dont la première édition de 186 pages date de 1989. Constamment réédité et enrichi depuis, cet ouvrage compte désormais 240 pages pour la dernière version de 2012.
  • La troisième est Marie-France Hirigoyen. Son essai remarquable a introduit en France la notion de harcèlement moral et a inspiré la loi de 2002 sur le harcèlement en entreprise : Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. Traduit en 24 langues (plus de 450.000 exemplaires vendus peu de temps après sa première parution), ce best-seller a probablement le plus contribué à la propagation dans l’espace public du concept de pervers narcissique en présentant ce dernier comme portrait type du harceleur. Au-delà du mérite que nous lui devons pour avoir jeté un immense pavé dans la marre « sa conception dramatiquement décontextualisée, aux limites de la victimologie, réifie le pervers sans analyser ce qui lui donne sa puissance dans les familles, les couples et les lieux de travail » et « n’identifie pas non plus que le harcèlement est désormais devenu une technique managériale dûment enseignée[5]! » Ces lacunes seront par la suite comblées par des travaux tels que ceux d’Ariane Bilheran et de quelques autres auteurs qui s’intéressent aux différents contextes d’émergence d’un harcèlement.

Fait important pour notre développement : ni Alberto Eiguer ni Marie-France Hirigoyen ne traitent convenablement du point discriminant le plus important de la théorie de la perversion narcissique qui est celui de la jouissance (la nature du plaisir pervers narcissique, cf supra le commentaire de M. Hurni).

Ainsi, dans la préface de la quatrième édition, si Alberto Eiguer s’approche au plus près de la réalité psychique de la jouissance du pervers narcissique : « … leurs comportements se font au détriment d’autrui dans l’indifférence évidemment des conséquences : jouissance de dominer l’autre le privant de ses droits élémentaires, l’outrageant, l’anéantissant psychiquement », il n’en précise ni la nature ni le fonctionnement. Quant à Marie-France Hirigoyen, elle cite le terme jouissance dans son essai pour signifier qu’« incontestablement, les pervers ressentent une jouissance extrême, vitale, à la souffrance de l’autre et à ses doutes, comme ils prennent plaisir à asservir l’autre et à l’humilier. »

Toutefois, si la jouissance de tels individus face au malheur d’autrui est, comme le souligne M.-F. Hirigoyen, un fait incontestable, il s’agit avant tout de comprendre quels sont les mécanismes qui activent cette jouissance et surtout quels buts le pervers poursuit-il, car contrairement au mythe populaire, si le pervers narcissique jouit bien au détriment de sa victime, il ne tire pas son plaisir de la « souffrance » qu’il inflige à autrui. Celle-ci, tout comme la destructivité, résulte du scénario pervers qu’il met en œuvre pour échapper à ses fantômes du passé qu’il n’a jamais su affronter. Autrement dit, il ne jouirait pas tant de la souffrance qu’il impose à son entourage de par ses conduites que du triomphe qu’il obtient sur les angoisses archaïques qui menacent de le submerger. Dans cette optique, la souffrance et la destructivité seraient à interpréter comme des conséquences des agirs pervers et non pas comme une fin en soi. Cela fera l’objet de la seconde partie de cet exposé dont le sujet portera sur la vengeance.

Nous devons ici faire un rappel de ce qu’est un pervers au sens psychanalytique du terme. Pour la psychanalyse, il est désormais considéré comme un fait acquis que le pervers est celui qui « réussit à transformer l’échec en triomphe (ou vengeance), la douleur en plaisir, le doute en certitude, et le manque… en fétiche[6]. » Sa perversion lui « sert à transformer le traumatisme infantile en triomphe et doit comporter des risques pour produire une excitation maximale[7] ». C’est aussi l’opinion de M. Hurni et G. Stoll qui écrivent : « Nous pensons que la jouissance perverse, qui indéniablement existe chez bon nombre de nos patients, appartient à un registre spécifique, bien différent du registre génital œdipien. Loin d’être la manifestation d’un gain de vie (narcissique ou objectal), elle nous semble plutôt signer l’aboutissement d’un processus mortifère d’inversion de la souffrance et de triomphe sur elle[8]. » Ces auteurs ne cessent pour autant de s’interroger sur la nature de cette jouissance comme en atteste supra le commentaire récent de M. Hurni ainsi que leurs écrits : « Quelle est la véritable jouissance perverse ? Est-elle de nature sexuelle (mais souvent les pervers n’ont pas d’orgasme) ou narcissique (triomphe, exaltation d’un sentiment de puissance manipulatoire destructrice, du pouvoir d’affecter l’autre jusque dans ses tréfonds, ou encore vengeance)[9] ? »

Pour répondre à toutes ces questions, il est nécessaire de connaître l’opération de retournement par laquelle le pervers réussi à transmuter sa détresse infantile en plaisir, car, d’une part, la diabolisation du pervers narcissique le faisant passer pour un individu qui souhaite le plus de mal possible à sa victime est totalement contre-productive du fait même que ce mécanisme est une défense intrapsychique fondamentalement humaine même si, paradoxalement, elle tend à annihiler toute humanité en l’homme ; d’autre part, quelles que soient ses raisons, le pervers ne saurait en aucun cas se soustraire à ses responsabilités vis-à-vis des actes transgressifs qu’il commet envers autrui. C’est pourtant ce qu’il réalise fréquemment en réussissant à mystifier tous les observateurs témoins du scénario qu’il déploie à l’encontre de sa proie tout en s’autorisant à se venger et à se faire justice lui-même… mais pas sur les « bonnes cibles » et fréquemment au préjudice d’une victime parfaitement innocente. Or, ce que vise le pervers narcissique au travers de ses agirs est bien de faire payer à quelqu’un les souffrances vécues lorsque, étant enfant, il n’avait pas les ressources psychiques de retourner son agressivité contre son agresseur. Cette impuissance apprise ou inhibition de l’action qui plonge ses racines dans l’enfance aura anéanti ses capacités à pouvoir gérer seul ses propres conflits internes, d’où le besoin compulsif d’avoir à actualiser dans le présent sa détresse infantile en rejouant avec son partenaire la situation d’échec vécue chaque fois qu’une angoisse menacera l’intégrité de son Moi fragile, mais cette fois-ci en triomphant d’elle grâce aux manipulations qu’il déploie pour parvenir à ce retournement de situation et ce renversement de rôle. Sauf qu’en réalisant cette opération, le pervers n’a pas conscience de s’en prendre à quelqu’un d’étranger à son traumatisme infantile et de lui infliger des souffrances indues en lui attribuant des fautes imaginaires, des fautes sans nom et sans faute (cf. Kafka). Ce faisant, le pervers narcissique jouie d’une injustice flagrante perpétrée sous les yeux et à l’insu de tous ceux qui ne manquent pas de le suivre dans ses récriminations, non pas fantasmées, mais agies par ses accusations calomnieuses ou diffamatoires (l’accusateur = le Satan dans la Bible) envers le bouc émissaire qu’il s’est choisi pour le soumettre à la vindicte populaire. (Que l’on pense ici, à titre d’exemple, aux prêches d’Hitler sur le peuple juif, les homosexuels, les sans-abris, les gens du voyage, etc.)

Cette inversion de rôle agresseur/agressé, victime/bourreau par laquelle le pervers transforme la frayeur autrefois subie en peur infligée à autrui est aussi ce qui s’observent chez les tueurs en série. Ainsi, D. Zagury s’inspirant des travaux de P.-C. Racamier sur la perversion narcissique écrit dans son livre cité supra : « Cela m’a amené à penser ce renversement radical qui me paraît être le noyau même de la défense perverse. Ce mécanisme est absolument essentiel : je ne suis plus le petit enfant balloté, méprisé, abusé, torturé, je deviens celui qui fait vivre aux autres, dans la jouissance, ce que moi-même j’ai subi. Je ne suis plus celui qui est dans cet état de déréliction, c’est-à-dire d’annihilation et de souffrances radicales. Je suis au contraire celui qui soumet l’autre. Je rejoue la partie, mais cette fois j’ai les cartes en main. Non seulement je ne suis plus dans une détresse sans fond, mais je suis dans la jouissance la plus absolue d’infliger à l’autre ce qu’on m’a fait subir. Je deviens quelqu’un d’insensible, vengeur, froid, un tueur machinal. D’où cet extraordinaire processus qui transforme la passivité en activité, l’impuissance en toute-puissance, la détresse en victoire, la souffrance en triomphe. » (C’est moi qui souligne.)

Après avoir identifié la jouissance comme principal facteur discriminant d’une perversion, il nous faut en décrire la manifestation en vue de son identification. Une nouvelle fois, c’est encore dans les travaux de Racamier que nous en trouvons la meilleure description. Il nous la communique dès 1985, mais nous la trouvons dans son ouvrage principal Le génie des origines, pages 290 et 291 au sous chapitre intitulé « UNE PERVERSION POUR DISQUALIFIER » :

« Il faut revenir à ce dénuement fantastique auquel se trouvent plus ou moins réduits les pervers narcissiques. C’est à raison de ce dénuement que le pervers est tellement porté sur l’agir : car, s’il a tellement fallu parler de ce qu’il fait, c’est bien parce qu’il pense peu. (Nous le vérifierons plus loin.)
Ce dénuement est lié au combat contre l’attraction objectale. Combat sans relâche (car qui vient jamais à bout de l’objet ?). D’où le besoin d’incessantes confirmations. Ces confirmations ne peuvent s’effectuer qu’aux dépens de l’objet. C’est ainsi que la conduite narcissiquement perverse sera toujours une prédation morale : une attaque du moi de l’autre au profit du narcissisme du sujet. Une disqualification active (plus ou moins habile et subtile) du moi de l’autre et de son narcissisme légitime.
Tout le monde connaît les techniques de la disqualification. Ce sont des techniques relationnelles – elles n’ont rien de physique ni de corporel –, comme l’imposition de dilemmes insolubles ; ou, plus complexes, comme les contraintes paradoxales ; ou, plus simplement, comme le désaveu actif de la valeur et de la pertinence de la pensée et de la perception d’autrui. (On connaît sans doute à ce sujet les travaux d’Anzieu et de moi-même.)
Encore faut-il que l’autre, proie ou pigeon, soit pris par surprise (repensons ici à l’importance de la rapidité du prédateur) ; encore faut-il aussi qu’il soit de gré ou de force tenu en état de dépendance.
Le dernier trait – le plus spécifique – de la jouissance narcissique perverse est, en effet, qu’elle s’opère à coups redoublés : elle est, peut-on dire, à double détente. (Une différence de plus avec la jouissance sexuelle, qui certes peut se répéter, mais se prend d’une seule traite.)
Je m’explique (il va de soi que si je parle ici de double détente, c’est en pensant à un coup redoublé) : une disqualification première met le moi de l’autre dans l’embarras : premier temps de la jouissance perverse. La proie trébuche. Son embarras est alors complété par une disqualification subséquente, et c’est le deuxième temps de la jouissance. Il n’est pas de perversité sans ce redoublement. (C’est moi qui souligne.)
Une illustration tout à fait apocryphe mais très parlante de ce système à deux temps est fournie par la fameuse histoire des deux cravates. Une mère donne deux cravates à son fils : il met l’une, elle se plaint qu’il n’aime pas l’autre ; il met celle-ci, elle se plaint qu’il n’aime pas la première. Ainsi va le premier temps du discrédit. Alors le fils éperdu met les deux cravates à la fois, et sa mère de se plaindre qu’il n’a décidément pas sa tête à lui : deuxième temps ou deuxième coup de la disqualification. »

Les lecteurs reconnaîtront dans ce dernier paragraphe une illustration du double-bind tel qu’il fut mis à jour par Grégory Bateson et le courant systémique des sciences humaines. Cet extrait du livre de Racamier nous indique qu’il ne saurait y avoir de perversité sans cette double disqualification. Autrement dit, la communication harcelante, paradoxale, déviante ou perverse déjà décrite dans de précédents articles est indissociablement liée à la perversion narcissique. On ne saurait donc y faire judicieusement référence en l’absence de paradoxalité[10] (Racamier 1973, 1978/1980) ou de transfert paradoxal[11] tels qu’identifiés par la psychanalyse groupale et familiale (Anzieu, 1975). Dès lors, une question s’impose, sachant que la psychanalyse orthodoxe ou traditionnelle ignore ou rejette la notion systémique de double-bind que la psychanalyse groupale et familiale a intégrée dans le développement de ses théories, comment les professionnels qui sont restés fidèles aux inspirations de la psychanalyse traditionnelle peuvent-ils diagnostiquer ce qu’ils ne sont pas en mesure de reconnaitre ?

Il en va de même pour la vengeance. Sujet sur lequel nous reviendrons, car toutes les véritables victimes de pervers narcissique savent à quel point ces personnalités sont d’une rancune particulièrement tenace et si l’on en juge par le succès des grosses productions hollywoodiennes, ce thème est probablement celui qui remporte le plus de succès auprès des spectateurs. Il est aussi très certainement le filon le mieux exploité de toute l’industrie cinématographique. Paradoxalement, il est l’un de ceux qui reçoivent le moins d’assentiment de la part de la psychanalyse traditionnelle qui a pourtant fort bien conceptualisé le problème de la jouissance vengeresse, de façon toutefois quelque peu alambiquée, au travers des concepts de renversement (de la pulsion) dans le contraire et surtout celui d’identification à l’agresseur.

À suivre !

Philippe Vergnes

Bibliographie de l’article


[1] Zagury, Daniel (2008), L’énigme des tueurs en série, Paris : Plon, 176 p. (p. 32).

[2] Zagury, Daniel (2008), op. cit., (pp. 55-56).

[3] Racamier, Paul-Claude (1992), Le génie des origines : psychanalyse et psychoses, Paris : Payot, 420 p. (p. 290).

[4] Cette définition et ce commentaire sont tirés du site de l’APAOR, l’Académie Psychanalytique Autour de l’Œuvre de Racamier. (C’est moi qui souligne.)

[5] Diet, Anne-Lise (2011), « Se soumettre ou résister ? », dans Connexions n° 95, collectif sous la direction de Jean-Claude Rouchy, Toulouse : Érès, p. 89-98.

[6] Ost, François (2005), Sade et la loi, Paris : Odile Jacob, 345 p.

[7] Cautaertz, Michel (2010), Je tu(e) il : psychanalyse et mythanalyse des perversions, Bruxelles : De Boeck, 464 p. (p. 145).

[8] Hurni, Maurice et Stoll, Giovanna (1996), La haine de l’amour, Paris : L’Harmatan, 390 p. (p. 242)

[9] Hurni, Maurice et Stoll, Giovanna (2002), Saccages psychiques au quotidien. Perversion narcissique dans les familles, Paris : L’Harmatan, 376 p. (p. 275).

[10] Racamier, Paul-Claude (1993), op. cit., (p. 57).
« PARADOXALITÉ. – Désigne un principe d’organisation globale de la psyché, affectant de façon concordante la défense, la pensée et la relation (donc, par voie de conséquence, le transfert) et basé sur le modèle du paradoxe, qui évince toute mise en forme des contraintes, comme tout affrontement proprement conflictuel, tant interne qu’extériorisé.
La paradoxalité est donc opposée au principe de la conflictualité, mais elle ne se réduit pas à un clivage, ni à un simple déni.
Le double-nouage (double-bind) est le type même du paradoxe, lequel sert de modèle à la paradoxalité.
La paradoxalité existe en potentiel chez tout être humain ; se développe et s’enracine dans les organisations psychotiques. Etablit des liens étroits avec l’antœdipe et le déni des origines. Est le produit spécifique d’un déni spécifique : celui qui refuse à l’objet comme à la pensée toute capacité d’avoir des origines : le paradoxal n’est pas originable. »

[11] Anzieu, Didier (1998), « Transfert paradoxal », Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale – Tome 1, Paris : éditions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, 304 p.
« TRANSFERT PARADOXAL. – C’est la forme que prend, dans la cure psychanalytique individuelle ou groupale, la communication paradoxale découverte par l’école systémique de Palo Alto dans les familles à transaction schizophrénique. La communication paradoxale consiste en l’émission simultanée de deux messages contradictoires. Le transfert paradoxal s’accompagne d’une résistance paradoxale et d’un contre-transfert paradoxal. Il prend deux formes : l’injonction paradoxale, la disqualification, émises par le patient ou par le groupe afin de mettre le psychanalyste en contradiction avec lui-même et à empêcher le travail psychanalytique de se faire. Il est une des manifestations du travail du négatif. »

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