« Cela vous semble-t-il toujours étrange ? Dans ce cas, imaginez que vous vous trouviez dans une situation identique à la mienne [celle d’un habitant de Flatland qu’une personne de Spaceland tente de convaincre]. Supposez qu’une personne de la Quatrième Dimension condescende à vous rendre visite et vous dise : “Chaque fois que vous ouvrez les yeux, vous voyez une Figure plane (qui a Deux Dimensions) et vous inférez un Solide (qui en a Trois) ; mais en réalité vous voyez aussi (bien que vous ne le sachiez pas) une Quatrième Dimension, qui n’est ni la couleur, ni l’éclat, ni quoi que ce soit de semblable, mais une véritable Dimension, dont je ne peux cependant pas vous indiquer la direction et que vous n’avez pas la possibilité de mesurer.ˮ Que répondriez-vous à ce visiteur ? Ne le feriez-vous pas enfermer ? Eh bien, tel est mon destin ; et nous agissons aussi naturellement, nous, habitants de Flatland, en condamnant à la détention perpétuelle un Carré coupable d’avoir prêché la Troisième Dimension, que vous, habitants de Spaceland, en expédiant dans vos geôles un Cube coupable d’avoir prêché la Quatrième Dimension. Hélas, combien l’humanité aveugle est prompte à persécuter et comme elle se ressemble d’une Dimension à l’autre ! Que nous soyons Points, Lignes, Carrés, Cubes ou Extra-Cubes, nous sommes tous enclins aux mêmes erreurs, tous esclaves de nos préjugés dimensionnels respectifs. Comme l’a dit l’un de vos Poètes : “Un coup de pinceau de la Nature rend tous les mondes semblables.ˮ » (Edwin A. ABBOTT, Flatland)

De la caverne de Platon aux psychologies cognitives, en passant par la psychanalyse, les religions et le bouddhisme, sans oublier les traités de sagesses des anciennes civilisations, les allégories ayant été contées par les « sages » de leur époque ne manquent pas pour nous aider à voir au-delà de la réalité perceptible et de nos « illusions ». Ces différentes fables sont aux neurones d’un esprit curieux ce qu’est le miel aux abeilles, travailleuses infatigables sans qui notre survie sur terre serait fortement compromise. Elles révèlent à leur manière (les fables… pas les abeilles) ce que les psychanalystes appellent un déni de réalité et nous invitent à la prudence quant à nos « évidences ».

Notre civilisation n’échappe pas non plus à ce genre de création puisque, exemple paradigmatique de nos sociétés modernes, le cinéma fait son miel en tirant avantageusement profit de ce genre d’allégories tout en nous confrontant a des problèmes philosophiques ancestraux comme nous l’indique très judicieusement Edgar Morin : « Il y a deux façons de concevoir le cinéma du réel. La première est de prétendre donner à voir le réel. La seconde est de se poser le problème du réel. De même il y avait deux façons de concevoir le cinéma-vérité. La première était de prétendre apporter la vérité. La seconde était de se poser le problème de la vérité. Or nous devons le savoir, le cinéma de fiction est dans son principe beaucoup moins illusoire, et beaucoup moins menteur que le cinéma dit documentaire, parce que l’auteur et le spectateur savent qu’il est fiction, c’est-à-dire qu’il porte sa vérité dans son imaginaire. Par contre, le cinéma documentaire camoufle sa fiction et son imaginaire derrière l’image reflet du réel. Or, nous devons le savoir de plus en plus profondément, la réalité sociale se cache et se met en scène d’elle-même, devant le regard d’autrui et surtout devant la caméra. La réalité sociale s’exprime à travers des rôles. Et en politique, l’imaginaire est plus réel que le réel. C’est pourquoi, c’est sous le couvert du cinéma du réel qu’on nous a présenté, proposé, voire imposé les plus incroyables illusions, c’est que, dans les contrées merveilleuses dont on ramenait l’image exaltante, la réalité sociale était mise en scène et occultée par le système politique régnant et transfigurée dans les yeux hallucinés du cinéaste. C’est-à-dire que le cinéma qui se pose les plus graves et les plus difficiles problèmes par rapport à l’illusion, l’irréalité, la fiction, est bien le cinéma du réel, dont la mission est d’affronter le plus difficile problème posé par la philosophie depuis deux millénaires, celui de la nature du réel. »

Mais quelle est donc cette « nature du réel » ?

Si la philosophie « affronte » cette question depuis plus de deux millénaires, ne devrions-nous pas, nous, être humain dont les progrès techniques n’ont atteint un apogée à nulle autre pareille dans l’histoire de l’humanité, avoir au moins une petite idée de cette « nature » ?

Encore faudrait-il s’entendre sur ce que nous désignons par « réel », c’est-à-dire de quoi le mot « réel » est-il le « signifiant » ?

Chercher le sens d’un mot est toujours un jeu de piste. C’est en quelque sorte une course au trésor qui nous mène sur les chemins de l’histoire au travers des différents sens communs qu’il a pu revêtir et sur lequel il serait parfois possible d’écrire un ouvrage entier pour le définir correctement. Belle balade étymologique en perspective qui malheureusement nous écarterait de trop du sujet. Contentons-nous d’évoquer quelques pistes et de laisser vagabonder notre imagination en donnant libre court à nos associations.

Le mot « réel » a de nombreuses utilisations en tant qu’adjectif (cf. définition du CNTRL), mais comme substantif il signifie : I-1. ce qui existe indépendamment du sujet ; I-2. environnement matériel de l’homme ; I-3. environnement social de l’homme ; II. caractère réel, effectif, positif (de quelque chose) ; les événements quotidiens de la vie, etc.

Ce sens semble attesté au moyen âge par le dictionnaire Godefroy de la langue française du IX au XVe siècle, le mot « réel » était alors un adjectif pris pour : « qui a une réelle apparence ». Il s’écrivait encore « real » avant de prendre l’orthographe qu’on lui connaît aujourd’hui (p. 514 du dictionnaire en ligne Godefroy). Son étymologie remonte au latin archaïque « res , rei » (de « l’origine » jusqu’au tout début du Ie siècle av. J.-C., attesté par le dictionnaire des spécialistes en langue latine le Gaffiot) dont l’ablatif a donné en français le préfixe « re » (par exemple dans ré-publique). Le Gaffiot propose deux sens : I- chose, objet, être, affaire, fait, évènement, circonstance et II-1* [sens particulier] le fait, l’acte, la réalité ; 2* ce qu’on possède, bien, avoir ; 3* intérêt, avantage, utilité ; 4* affaire, relation d’affaires ; 5* affaire judiciaire, litige ; 6* actes, faits [militaires] ; 7* cause, raison ; 8* res publica : la chose publique. « Res » a par la suite donné « realis » en latin classique, bas latin et latin médiéval, mais est resté sous cette forme dans le sens de « chose » (Wiktionnaire et dictionnaire Larousse).

Ce mot d’origine latine est encore présent dans la langue d’oc et en langue catalane où « real » signifie « réel », et où « res » est également présent au sens de « rien » (cf. les dictionnaires en ligne Occitan-français panOccitan.org pour la langue d’oc et le site Freelang pour le catalan) ; le terme « rei » ayant quant à lui pris le sens de « Roi » dans ces langues encore parlées par nos anciens dans certaines contrées.

J’ai souhaité vous faire partager ce petit voyage au cœur des origines du mot « réel », car symboliquement ce terme ne manque pas d’exciter notre imaginaire. C’est ainsi que de « chose » à « rien », en passant par « réalité », « roi » ou « ré-publique » (cf. supra le point 8* du Gaffiot), le signifiant « réel » nous offre une géographie de signifiés qui ne manque pas d’évoquer en nous la formule lacanienne : « le réel, c’est l’impossible », « le réel, c’est ce que l’on ne connaît pas » (et que l’on croit connaître pourrions-nous rajouter).

Une question se pose alors : comment rendre compte de cet « impossible » que l’on ne connaît pas ?

C’est ici que les allégories, les métaphores, les mythes ou les paraboles qui réveillent notre imaginaire par un changement de cadre symbolique nous permettent de mieux appréhender ce « réel » si difficile à saisir. À noter qu’ignorer, refuser, annihiler, etc. cette quête de sens est l’équivalent d’un meurtre psychique dont le symptôme principal est l’abandon d’une telle aventure.

C’est ainsi que les romans d’anticipation ont très largement inspiré les scénaristes des films de science-fiction dans lesquels ils puisent souvent leur inspiration, mais sait-on seulement qui en a inventé le genre ?

Si les producteurs et le cinéma hollywoodiens font désormais leurs choux gras avec ce genre de film (il n’y a qu’à prendre pour seul exemple le film Aavatar et les « monstrueux » bénéfices qu’il a pu engendrer, mais encore Star Wars ou Star Treck, etc.), ils le doivent en partie à un écrivain du nom d’Edwin A. Abbott et à son allégorie parue sous le titre « Flatland »[1].

Écrit dans un style ironique, cet ouvrage de vulgarisation se lit avant tout comme une critique des relations sociales en Angleterre à l’époque victorienne (1837 – 1901). Néanmoins, le principal intérêt du livre ne réside pas dans son réquisitoire peu flatteur pour les contemporains de l’auteur, mais il se situe plutôt dans la prise de conscience d’un carré, vivant dans un monde à deux dimensions, qui s’éveille à la troisième dimension. Sous cet aspect-là, ce récit garde encore aujourd’hui toute sa valeur symbolique et nous aide à comprendre pourquoi l’humanité a toujours eu beaucoup de mal à changer de dimension et à envisager d’autres systèmes plus évolués que le sien.

Introduction :

« Aux habitants de l’espace en général. Cette Œuvre est dédiée par un humble carré originaire du pays des deux dimensions dans l’espoir que tout comme lui-même a été initié aux mystères des trois dimensions alors qu’il en connaissait seulement deux ainsi les citoyens de cette céleste région élèveront de plus en plus leurs aspirations vers les secrets de la quatrième, de la cinquième ou même de la sixième dimension contribuant ainsi au développement de l’imagination et peut-être au progrès de cette qualité excellente et rare qu’est la modestie au sein des races supérieures de l’humanité solide ».

Présentation :

« J’appelle notre monde Flatland (le Plat Pays), non point parce que nous le nommons ainsi, mais pour vous aider à mieux en saisir la nature, vous, mes heureux lecteurs, qui avez le privilège de vivre dans l’Espace.
Imaginez une immense feuille de papier sur laquelle des Lignes droites, des Triangles, des Carrés, des Pentagones, des Hexagones et d’autres Figures, au lieu de rester fixes à leur place, se déplacent librement sur ou à la surface, mais sans avoir la faculté de s’élever au-dessus ou de s’enfoncer au-dessous de cette surface, tout à fait comme des ombres – à cela près qu’elles sont dures et ont des bords lumineux – et vous aurez une idée assez exacte de mon pays et de mes compatriotes. Hélas, il y a quelques années encore, j’aurais dit “de mon universˮ : mais à présent mon esprit s’est ouvert à une conception plus haute des choses.
Vous vous rendrez compte immédiatement que, dans un pays semblable, il ne peut exister rien de ce que vous appelez “solideˮ ; toutefois vous supposerez, me semble-t-il, que nous sommes au moins à même d’opérer visuellement une distinction entre ces Triangles, ces Carrés et ces autres Figures qui s’y déplacent, comme je vous l’ai décrit. Au contraire, nous ne pouvons rien percevoir de tel, au moins avec une netteté suffisante pour nous permettre de distinguer une Figure d’une autre. Nous ne voyons, nous ne pouvons voir que des Lignes Droites ; et je vais vous en démontrer sur-le-champ la raison.
Placez une pièce de monnaie sur l’une de vos tables dans l’Espace ; et, en vous penchant dessus, observez-la. Elle vous apparaîtra sous la forme d’un cercle.
Mais, à présent, reculez vers le bord de la table en vous baissant progressivement (ce qui vous rapprochera de plus en plus des conditions dans lesquelles vivent les habitants de Flatland) et vous constaterez que, sous votre regard, la pièce devient ovale ; enfin, quand vous aurez placé votre œil exactement au bord de la table (ce qui fera réellement de vous, pour ainsi dire, l’un de mes compatriotes), vous verrez que la pièce a complètement cessé de vous paraître ovale et qu’elle est devenue, à votre connaissance, une ligne droite.
Il en serait de même si vous preniez pour objet de vos observations un Triangle, un Carré ou toute autre Figure découpée dans du carton. Regardez-la en vous plaçant de manière que votre œil soit au bord de la table : vous verrez qu’elle cesse de vous apparaître sous la forme d’une Figure et qu’elle devient en apparence une Ligne Droite. Prenons pour exemple un Triangle équilatéral qui représente chez nous un Commerçant appartenant à la classe respectable. La figure 1 vous montre ce Commerçant tel que vous le verriez en vous penchant au-dessus de lui ; les figures 2 et 3 vous le montrent tel que vous le verriez si votre œil approchait du niveau de la table ou le rasait presque ; et si votre œil était exactement au niveau de la table (c’est ainsi que nous le voyons à Flatland), il se réduirait pour vous à une Ligne Droite.
Pendant mon séjour à Spaceland, j’ai ouï dire que vos marins connaissaient des expériences très semblables lorsqu’ils traversaient vos océans et discernaient à l’horizon quelque île ou rivage éloigné. Des baies, des promontoires, des angles nombreux et de toutes dimensions peuvent découper cette terre lointaine ; à une certaine distance, néanmoins, vous n’en voyez rien (sauf, il est vrai, si votre soleil brille sur elle et révèle les parties en saillie ou en retrait grâce au jeu de la lumière et des ombres), rien qu’une ligne uniforme et grisâtre sur la mer.
Eh bien, voilà tout justement ce que nous voyons quand une de nos connaissances triangulaires ou autres s’approche de nous à Flatland. Comme il n’y a chez nous ni soleil ni lumière de nature à produire des ombres, nous ne disposons d’aucun de ces adjuvants qui viennent au secours de votre vue, chez vous, à Spaceland. Si notre ami s’avance, nous voyons sa ligne s’élargir ; s’il s’éloigne, elle diminue ; mais il est toujours à nos yeux une Ligne Droite ; qu’il soit Triangle, Carré, Pentagone, Hexagone, Cercle ou ce que vous voudrez, il n’est pour nous qu’une Ligne Droite et rien d’autre. »

Ce récit allégorique très finement construit nous invite à la réflexion et nous interroge, à l’heure où un changement de paradigme devient chaque jour plus pressent, sur le fait de savoir si nous sommes véritablement sortis du monde de Flatland et de la seconde dimension. Car il peut aussi s’interpréter comme une analyse subtile des erreurs de perception que nous commettons tous lorsque nous nous empressons de porter un jugement sur quelque chose ou quelqu’un sans un examen posé, attentif et rationnel des faits qui se présentent à nous. Il va de soit que cette propension naturelle à ne voir que ce que l’on désire voir selon le sacro-saint principe du « il ne voit que ce qu’il ne veut bien voir » (que je traduis également par « ce qui ne se voit pas n’existe pas ») affecte et oriente nos prises de décision, parfois pour notre plus grand malheur. Également exprimé par l’expression populaire : « il n’est pire “sourd” que celui qui ne veut pas “voir” » ! (Vous aurez, j’espère, compris la boutade !)

C’est ce que l’on nomme « l’auto-manipulation », véritable pain béni pour les manipulateurs patentés, dont l’un des plus puissants moteurs est « l’effet de halo » découvert en 1920 par Edward Thorndike et démontré par Solomon Asch (rendu célèbre pour son expérience sur le conformisme).

Mais dans un monde qui ne cesse de se complexifier, outre un changement de paradigme que nous sommes de plus en plus nombreux à espérer, il serait également utile et nécessaire d’adopter nos cartes aux territoires que nous souhaitons explorer. C’est dans cette optique que j’ai pu écrire la trilogie sur l’empathie (partie 1/3, 2/3 et 3/3) et l’article « Se comprendre ou s’entretuer : question de logique ? » et que je vous présenterais bientôt une nouvelle théorie, car l’absence de compréhension mutuelle entraine une multiplication des mouvements pervers narcissiques et aggrave donc le phénomène… jusqu’à la rupture finale si nous ne réagissons pas.

Philippe Vergnes

N.-B. :
La mésaventure du personnage de Spaceland visitant les habitants de Flatland illustre parfaitement ce qui arrive aux personnes plus « éveillées » que la moyenne d’une culture donnée. C’est ainsi que les idées de Copernic furent jugées hérétique et que Galilée du les abjurer, que Semmelweis fut conduit à se suicider de par l’ostracisme dont il fut l’objet et que Freud renonça à sa théorie de la séduction pour ne pas connaître un sort identique. Etc.


[1] Si les Anglo-saxons se congratulent pour avoir « inventé » le style du roman d’anticipation, précurseur des récits de science-fiction, nous avions déjà en France un auteur à succès du nom de Jules Verne qui n’avait rien à envier, toutes proportions gardées des moyens de son époque, à la plupart des productions hollywoodiennes actuelles.

Publicités