« Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes avec la pensée qui les a créés » (Albert Einstein)

(Albert Einstein)

« La psychologie de l’être humain mature se développe selon un processus émergent, oscillant, en spirale, caractérisé par la subordination progressive de systèmes comportementaux anciens et inférieurs à des systèmes plus récents et supérieurs, à mesure que les problèmes existentiels de l’homme évoluent. »

(Dr. Clare W. Graves)

Pour comprendre la vision intégrale ou la pensée intégrale de Ken Wilber et sa théorie de tout que nous avons abordée lors de la première partie de cette série d’articles (cf. « Ken Wilber : En marche vers une révolution jaune ? »), nous devons nous intéresser à la Spirale Dynamique de Clare Graves et aux enseignements que nous pouvons tirer de ce modèle quant à l’évolution de l’humanité et du milieu dans lequel elle s’insère.

Prétendre élaborer une théorie de tout peut apparaître bien présomptueux. Néanmoins, si nous considérons l’état actuel de la science matérialiste et des croyances qu’elle a introduites dans nos modes de pensée, nous ne pouvons que constater que la fragmentation actuelle du savoir nous impose l’obligation de construire des repères et de remettre chaque chose à sa place pour ne pas se laisser happer par le trou noir du confusionnisme ambiant générant des incompréhensions insolubles qui, in fine, aboutissent immanquablement à la guerre de tous contre tous. En outre, comme le précise Serge Carfantan : « N’est-ce pas un besoin inné de l’esprit humain que de tenter de mettre chaque pièce du puzzle au bon endroit pour avoir une idée de l’image qu’elles composent ? Tous ceux qui prennent un peu au sérieux le désir de connaître se retrouvent très vite confrontés au fait que le savoir est devenu une forêt inextricable où les complications et les contradictions sont déroutantes. Il est indispensable, pour ne pas se perdre ou s’égarer, de situer chaque approche et ses limites. D’où l’intérêt de l’approche proposée par Ken Wilber. Il faut tout de suite noter que son approche de la théorie du Tout se situe dans le cadre d’une philosophie de l’évolution[1]. » Fort de ces constats, il importe donc de savoir d’où l’on parle et d’où parlent nos interlocuteurs pour mieux saisir leurs croyances et les nôtres afin de leur apporter des réponses appropriées. Connaître la double position d’où l’on parle, tant sur un plan vertical (les niveaux de conscience tels que Clare Graves a pu les synthétiser) que sur un plan horizontal (le système AQAL qui présente les différentes approches de la réalité), nécessite de relier les connaissances dans un méta-système capable d’en donner une représentation (cartographie) plus complète quand bien même une carte, aussi précise soit-elle, n’est pas le territoire qu’elle représente (cf. la sémantique générale d’Alfred Korzybski).

Qu’est-ce donc que la Spirale Dynamique et que nous enseigne-t-elle sur l’évolution des individus, des sociétés et du monde dans lequel nous vivons ?

La Spirale Dynamique est une approche psychologique basée sur l’étude statistique de données relatives aux valeurs auxquelles s’attache tout être humain immergé dans un contexte culturel donné. C’est un modèle d’évolution et de développement centré sur les visions du monde et les systèmes de pensée des individus, des organisations, des sociétés et des civilisations qui permet de comprendre comment les hommes s’organisent et pourquoi ils sont amenés à changer. Il rend compte de la façon dont les personnes interagissent avec leur environnement ainsi que de leurs capacités d’adaptations aux situations particulières qu’ils sont amenés à vivre. En ce sens, cette théorie diffère des approches classiques en sciences humaines qui catégorisent les individus en tant que « type ». Elle répond à la question du comment nous nous représentons le monde (conceptualisation), plutôt que ce à quoi nous pensons (concepts) en se basant sur une holarchie de besoins incarnée par des systèmes de valeurs se superposant les uns aux autres. Autrement dit, nos représentations du monde dépendent d’un système de valeur qui change qualitativement au fur et à mesure de l’évolution de nos besoins personnels (cf. « La pyramide des besoins de Maslow ») et cet état de fait a de très nombreuses incidences sur l’état du monde, les sociétés et les individus qui les composent.

La Spirale Dynamique est un outil puissant qui peut être utilisée tant pour comprendre la phylogenèse de l’humanité que l’ontogenèse de l’être humain évoluant dans différents environnements culturels. Comme le précise Ken Wilber, les études portant sur le développement de la conscience humaine « s’avèrent être une partie cruciale de toute véritable théorie de Tout[2] », il est donc important de connaitre les travaux de Carle Graves sur les différents niveaux d’existences (rebaptisés ultérieurement par « niveaux de conscience »).

Carle Graves a développé le modèle de la Spirale Dynamique entre 1952 et 1958, d’abord sous le nom d’ECLET (Théorie émergente et cyclique des niveaux d’existence), à partir de l’étude des systèmes de valeurs qui sous-tendent nos différentes visions du monde. Cette théorie repose sur des études statistiques scientifiquement validées et a été popularisée et complétée par Don Edward Beck et Christopher C. Cowan. C. Graves a résolu le problème des valeurs affichées par un être humain, une organisation ou une société en observant qu’elles étaient organisées en trois strates : les valeurs de surface, les valeurs cachées maquées ou implicites, et valeurs profondes.

  • Les valeurs de surface sont celles qui sont manifestées publiquement et ouvertement dans tous les actes de l’existence.
  • Les valeurs cachées masquées sont des valeurs dont nous voulons qu’elles restent ignorées des autres parce qu’elles sont en contradiction avec les valeurs de surface et les valeurs cachées implicites ne sont pas formulées expressément et complètent les valeurs de surface sans forcément s’opposer à elles.
  • Les valeurs profondes sont des structures qui conditionnent les valeurs de surface et les valeurs cachées.

La Spirale Dynamique ne décrit que les valeurs profondes dans les huit niveaux d’existence qu’elle a identifiés à ce jour. Plus les valeurs sont profondes, plus elles sont inconscientes et abstraites, et plus elles sont difficiles à changer. Ces invariants sont présentés sous le concept de mème (ou vMêmes pour « valeurs mèmes » à ne pas confondre avec les mèmes de la mémétique) qui à chaque niveau d’existence (ou de conscience) possède ces propres lois fondamentales rendant ainsi possible une vision du monde cohérente et unifiée.

Carle Graves a initialement désigné chaque niveau d’existence par une paire de lettres. La première faisant référence aux conditions de vie et la seconde ayant trait aux capacités cérébrales. Les conditions de vie activent des capacités cérébrales qui permettent la mise en œuvre des niveaux d’existence. Ces capacités cognitives représentent nos capacités d’adaptation face aux conditions de vie produites par les différents types de sociétés. L’émergence de nouveaux niveaux d’existence ne correspond donc pas un progrès de l’intelligence, mais plutôt à la façon dont nous réagissons aux problèmes générés à chaque étape du processus de développement de la conscience qui doit intégrer la gestion d’un monde de plus en plus complexe. Ce qui signifie qu’aucun niveau d’existence n’est bon ou mauvais en soi, et ne peut être jugé supérieur ou inférieur à un autre. Le seul critère d’évaluation d’un niveau d’existence réside dans sa capacité à répondre de façon adaptée aux conditions de vie en vigueur dans une société donné qui découlent des différents modes de pensée. Par exemple, le niveau moderniste-matérialiste-capitaliste ER orange est-il adapté aux enjeux environnementaux actuels (changements climatiques, perte de la biodiversité, pollutions, etc.) ? Ainsi, la progression de la spirale se fait par alternance entre les niveaux d’expression du soi (JE) et de sacrifice du soi (NOUS). Dans les niveaux d’expression du soi (JE), c’est le collectif (NOUS) qui est sacrifié et dans ceux où le collectif domine (NOUS), c’est l’expression du soi (JE) qui est sacrifiée. Il en résulte que le sacrifice est toujours présent sous différentes formes – sacrifice du soi (JE) ou sacrifice du collectif (NOUS) – tout au long de l’évolution humaine. Chacun des six niveaux d’existence de la conscience du premier palier se construit par opposition à celui qui le précède, car les problèmes qu’engendre un niveau de conscience ne sont résolus que par un développement cognitif qui transcende et inclut le niveau précédent. Ce nouveau développement cognitif génère à son tour des problèmes qui ne peuvent être résolus que par un nouveau mode de pensées, etc. La Spirale dynamique est donc organisée en holarchie (hiérarchie naturelle, cf. première partie), mais seule l’évolution vers la conscience de second palier est à même de résoudre le problème posé par la logique sacrificielle (individuelle, JE, ou collective, NOUS) à l’œuvre dans les niveaux de conscience du premier palier. D’où l’importance et l’urgence d’une « révolution jaune » !

Tableau 4

Présentation résumée des niveaux d’existence ou de conscience[3] :

Les six premiers niveaux sont les « niveaux de subsistance » marqués par une pensée de « premier palier ». Il y a ensuite une transformation radicale de la conscience qui ouvre sur l’émergence des « niveaux d’être » (dont on dénombre deux vagues principales), et de la « pensée de second palier ». Voici une brève description de chacune des huit vagues, avec le pourcentage estimé de la population mondiale à chaque vague et le pourcentage de pouvoir social détenu pour chacune d’entre elles.

1. Beige : Archaïque-instinctuel. Le niveau de survie élémentaire : la nourriture, l’eau, la chaleur, le sexe et la sécurité dominent. Fonctionnement basé sur les habitudes et les instincts et orienté vers une survie élémentaire. Le moi distinct est tout juste éveillé, à peine soutenu. Se rassemble en groupes de survie.

Observé : Premières sociétés humaines, nouveau-nées, personnes séniles, personnes atteintes de stades avancés de la maladie d’Alzheimer, personnes en régression vivant dans la rue, masses affamées, personnes en état de choc. Environ 0,1 % de la population adulte, 0 % du pouvoir.

2. Violet : Magique-animiste. Mode de pensée animiste : des esprits magiques, bons et mauvais, habitent le monde et déterminent les événements en dispensant sorts, bienfaits et malédictions. Se rassemble en tribus ethniques. Les esprits existent chez les ancêtres et soudent la tribu. La parenté et la lignée déterminent la politique. Peut sembler « holistique », mais est en fait atomistique : « Il y a un nom pour chaque méandre du fleuve, mais aucun nom pour le fleuve ». [25]

Observé : Croyances aux sortilèges de type vaudou, serments de sang, vendetta, amulettes, rituels familiaux, croyances ethniques magiques et superstitions ; présent dans le tiers-monde, les gangs, les équipes sportives, et les « tribus-entreprise ». 10 % de la population, 1 % du pouvoir.

3. Rouge : Dieux puissants. Première apparition de l’individu distinct de la tribu : puissant, impulsif, égocentrique, héroïque. Esprits magico-mythiques, dragons, bêtes féroces et personnages puissants. Dieux et déesses archétypiques, êtres puissants, forces, bonnes et mauvaises, dont il faut tenir compte. Les seigneurs féodaux protègent les vassaux en échange de l’obéissance et du travail. Fondement des empires féodaux ; pouvoir et gloire. Le monde est une jungle remplie de menaces et de prédateurs. Conquérir, être Je plus rusé, dominer ; profiter de soi-même le plus possible sans regrets ni remords ; être ici et maintenant.

Observé : Chez les jeunes enfants (cf. la « crise » des deux ans), la jeunesse rebelle, le spécisme, les royaumes féodaux, les épopées héroïques, les méchants dans James Bond, les chefs de gangs, les mercenaires, le narcissisme New Âge, les rocks stars impétueuses, Attila le Hun, « Sa Majesté des mouches ». 20% de la population, 5 % du pouvoir.

4. Bleu : Ordre mythique. La vie a un sens, une orientation et une destination, déterminés par un Ordre/un Autre, tout-puissant. Cet Ordre légitime et vertueux impose un code de conduite basé sur l’absolutisme et des principes intangibles de « bien » et de « mal ». La transgression de ce code et de ces lois a des répercussions graves, et peut-être éternelles. L’obéissance à ce code garantit aux fidèles des récompenses. C’est la base des anciennes nations. Hiérarchies sociales rigides, paternalistes, avec une et une seule façon juste de penser le monde. La loi et l’ordre ; l’impulsivité contrôlée par la culpabilité ; croyances concrètes-littérales et fondamentalistes ; obéissance à la règle de l’Ordre ; fortement conventionnel et conformiste. Souvent « religieux » ou « mythique » [dans le sens [26] de confrérie mythique. Beck et Cowan s’y réfèrent comme au niveau « du salut »/absolutiste], mais il peut s’agir d’un Ordre ou d’une Mission séculaire ou athée.

Observé : Amérique puritaine, Chine confucéenne, Angleterre de Dickens, discipline de Singapour, totalitarismes, codes d’honneur et de chevalerie, « bonnes actions », fondamentalismes religieux (par exemple, chrétien et islamiste), scoutisme, « majorité morale », patriotisme. 40 % de la population, 30 % du pouvoir.

5. Orange : Accomplissement scientifique. À cette vague, l’individu s’émancipe de la « mentalité de troupeau » bleue, et part en quête de sens et de vérité en termes individualistes : hypothético-déductifs, expérimentaux, objectifs, mécanistes, opérationnels, « scientifiques » au sens classique du terme. Le monde est une machine rationnelle et prévisible, dont les lois naturelles peuvent être apprises, maîtrisées et manipulées afin de servir les intérêts personnels. Fortement orienté vers l’accomplissement, la réussite, et (particulièrement aux États-Unis) l’acquisition de biens matériels. Les lois scientifiques régissent la politique, l’économie et les événements humains. Le monde est un échiquier sur lequel les gagnants remportent prééminence et avantages matériels sur les perdants. Alliances des marchés ; manipulation des ressources terrestres pour ses propres intérêts stratégiques. Fondement des états-entreprise.

Observable : Le Siècle des Lumières, le roman La Grève (Atlas shrugged) d’Ayn Rand, Wall Street, la classe moyenne émergente partout dans le monde, l’industrie cosmétique, la chasse au trophée, le colonialisme, la Guerre Froide, l’industrie de la mode, le matérialisme, l’humanisme séculaire, l’intérêt personnel libéral. 30 % de la population, 50 % du pouvoir.

6. Vert : L’individu sensible. Communautaire, importance du lien humain, sensibilité écologique, réseaux. L’esprit humain doit être libéré de la cupidité, du dogme et de la division ; les sentiments et le souci d’autrui supplantent la rationalité froide ; attachement à la [27] terre, Gaia, la vie. Contre les hiérarchies ; établit des connections et des liens latéraux ; moi perméable, relationnel ; tissage de groupes. Met l’emphase sur le dialogue, les relations. Fondement des communautés de valeurs (c’est-à-dire les affiliations librement choisies sur la base de sentiments partagés). Fonde la prise de décision sur la réconciliation et le consensus (inconvénient : discussions interminables et incapacité à aboutir à des décisions). Renouveau de la spiritualité, recherche de l’harmonie, de l’épanouissement du potentiel humain. Fortement égalitaire, antihiérarchique, valeurs pluralistes, construction sociale de la réalité, diversité, multiculturalisme, systèmes de valeurs relativistes ; cette vision du monde est souvent appelée relativisme pluraliste. Mode de pensée subjectif et non linéaire ; manifeste un plus haut degré d’empathie pour la terre et tous ses habitants.

Observé : Écologie profonde, postmodernisme, idéalisme hollandais, approche thérapeutique rogerienne, Santé Canada [organisme gouvernemental pour la santé au Canada], psychologie humaniste, théologie de la libération, recherche coopérative, le Conseil Œcuménique des Églises, Greenpeace, droits des animaux, écoféminisme, post-colonialisme, Foucault/Derrida, concept du Politiquement Correct, mouvements pour la diversité, Droits de l’Homme, écopsychologie. 10 % de la population, 15 % du pouvoir.

Au terme du mème vert, la conscience humaine est prête à effectuer un saut quantique vers un mode de pensée de « second palier ». Clare Graves décrit cette transition comme un « bond décisif » dans lequel « un abîme de significations est franchi ». Essentiellement, une conscience de second palier peut penser à la fois verticalement et horizontalement, en intégrant à la fois les fonctionnements hiérarchiques et hétérarchiques (penser à la fois en termes de classements et de relations). On peut dès lors, pour la première fois, saisir avec clarté la totalité du spectre du développement intérieur, et ainsi réaliser que chaque niveau, chaque mème, chaque vague est essentielle à la santé de la Spirale dans son ensemble. [28]

En d’autres termes, chaque vague « transcende et inclut ». C’est-à-dire que chaque niveau va au-delà de son prédécesseur tout en l’incluant dans son tissu propre. Par exemple, une cellule transcende, mais inclut les molécules, qui à leur tour transcendent et incluent les atomes. Dire que la molécule va au-delà de l’atome ne signifie pas qu’elle le rejette ou qu’elle le marginalise : bien au contraire, elle l’intègre dans sa composition. De la même manière, chaque vague d’existence est un ingrédient fondamental de toutes les vagues suivantes, digne d’être pleinement appréciée et accueillie.

De plus, chaque vague peut être activée ou réactivée en fonction des nécessités de la vie. Dans des situations d’urgence, nous pouvons activer les pulsions rouges ; en réponse au chaos, il se peut que nous ayons besoin d’activer l’ordre bleu ; si nous sommes à la recherche d’un nouvel emploi, nous pouvons avoir besoin des initiatives et des ambitions orange orientées vers la réussite ; dans notre mariage ou avec nos amis, nous privilégierons probablement des liens affectifs verts. Tous ces mèmes apportent leur précieuse contribution.

Mais ce qu’aucun des mèmes de premier palier n’est en mesure de faire, c’est d’apprécier pleinement l’existence des autres mèmes. Chaque mème de premier palier voit sa perspective, sa vision du monde comme étant la meilleure. Chacun réagit négativement dès qu’il est remis en question, et contre-attaque violemment, avec ses armes, dès qu’il se sent menacé. L’ordre bleu ne peut supporter ni l’impulsivité rouge, ni l’individualisme orange. Pour l’individualiste orange, seuls les plus naïfs peuvent se satisfaire de l’ordre bleu et l’égalitarisme vert lui semble anémique et irréaliste. Quant à l’égalitarisme vert, il a beaucoup de mal à accepter la notion d’excellence, les classements de valeurs, les généralités, les hiérarchies, et tout ce qui ressemble à de l’autorité, et de ce fait il a tendance à rejeter les mèmes bleus, orange, et tout ce qui est « post-vert ».

Tout cela commence à changer avec l’avènement de la pensée de second palier. Parce que la pensée de second palier a conscience des niveaux intérieurs de développement, même si elle ne peut les articuler de façon technique, elle est capable de prendre du recul [29] et de saisir le tableau d’ensemble, et de ce fait elle peut apprécier le rôle nécessaire que joue chacun des différents mèmes. La conscience de second palier pense en termes de la totalité de la spirale de l’existence, et non plus dans ceux d’un niveau en particulier.

Là où le mème vert prend conscience de la diversité des systèmes et des contextes pluralistes présents dans les différentes cultures (ce qui en fait un individu sensible, car sensible à la marginalisation des autres), la pensée de second palier va un pas plus loin. Elle explore le contexte riche dans lequel sont connectés ces différents systèmes pluralistes, et ainsi elle commence à les inclure et à les intégrer dans des spirales holistiques et des maillages (ou meshworks) intégraux. Autrement dit, la pensée de second palier joue un rôle déterminant dans le passage du relativisme au holisme, du pluralisme à l’intégralisme.

Les recherches approfondies de Graves, Beek et Cowan indiquent au moins deux vagues principales dans cette conscience intégrale du second palier :

7. Jaune : Intégratif. La vie est un kaléidoscope de hiérarchies naturelles (holarchies), de systèmes et de formes. Les priorités sont la flexibilité, la spontanéité et la fonctionnalité. Les différences et les pluralités peuvent être intégrées dans des flux naturels et interdépendants. L’égalitarisme est complété par des degrés naturels d’ordre et d’excellence. La connaissance et la compétence remplacent la puissance, le statut ou les affinités. L’ordre mondial dominant est le résultat de l’existence des différents niveaux de réalité (mèmes) et des inévitables mouvements ascendants et descendants le long de la spirale dynamique. Une bonne gouvernance permet à chaque individu de s’épanouir à travers des niveaux de complexité croissante (hiérarchie imbriquée). 1 % de la population, 5 % du pouvoir.

8. Turquoise : Balistique. Système holistique universel, halons/vagues d’énergies intégratives ; unifie le sentiment et la connaissance ; multiples niveaux entretissés en un système conscient. [30] Ordre universel, vivant et conscient, et non plus fondé sur des lois externes (bleu) ou sur des affinités de groupe (vert). Une « grande unification » [T.D.T] est possible en théorie et en pratique. Comprends parfois l’émergence d’une nouvelle spiritualité, vue comme un maillage de tout ce qui existe. La pensée turquoise utilise la Spirale dans sa totalité, perçoit les multiples niveaux d’interaction, détecte les harmoniques, les forces mystiques, et les états de flow présents dans toute organisation. 0, l % de la population, l % du pouvoir.

La conscience de second palier est donc relativement rare, moins de 2 % de la population (à peine 0, l % à turquoise), car elle représente actuellement la « pointe » de l’évolution collective humaine. Nous pouvons citer en exemple, à la suite de Beek et Cowan, le concept de noosphère de Teilhard de Chardin, le développement de la psychologie transpersonnelle, les théories du chaos et de la complexité, les systèmes de pensée intégraux-holistiques, les approches d’intégration pluraliste de Mandela et de Gandhi, certainement amenées à se répandre, ainsi que d’autres mèmes plus élevés en perspective.

Le saut vers une conscience de second palier ?

Comme l’auront certainement compris certains lecteurs, l’émergence de la pensée de second palier s’accompagne d’une forte résistance de la part de la pensée de premier palier. « En fait, précise Ken Wilber, une version du mème vert postmoderne, nourri de pluralisme et de relativisme, a  activement combattu l’émergence de modes de pensée plus holistiques et intégratifs. Et pourtant, sans pensée de second palier, l’humanité est destinée à demeurer victime d’une “maladie auto-immuneˮ à grande échelle, dans laquelle les mèmes s’affrontent, chacun cherchant à établir sa suprématie sur les autres[4]. »

En effet, si chaque même tente de s’imposer aux autres, il n’est pas étonnant d’analyser cette situation comme celle d’un monde où règne une guerre de tous contre tous. C’est la raison pour laquelle de nombreuses disputes ne sont pas fonction de la meilleure preuve objective qu’il nous est possible de produire à l’appui du système de valeur que nous défendons, mais plutôt des niveaux subjectifs (valeurs profondes) des différentes parties en jeu. C’est ainsi qu’« aucune preuve scientifique (orange), aussi bonne soit-elle, ne saurait convaincre un croyant mythique (bleu) ; aucun degré d’empathie et de solidarité (vert) ne saurait impressionner l’agressivité orange ; et de la même manière, le holisme turquoise échoue à déloger le pluralisme vert… jusqu’à ce que l’individu soit prêt à évoluer à travers la spirale dynamique du déploiement de la conscience. Ceci explique pourquoi les débats entre différents niveaux de conscience sont rarement résolus, et occasionnent souvent un sentiment de n’avoir pas été apprécié ou compris. […] Le matérialisme scientifique (orange) est agressivement réductionniste envers les structures de second palier, et tente de réduire toutes les dimensions intérieures à des feux d’artifice neuronaux objectifs. Le fondamentalisme mythique (bleu) est souvent outré par ce qu’il perçoit comme une tentative de détrôner son Ordre établi. L’égocentrisme (rouge) ignore le second palier dans son ensemble, quant à la pensée magique (violet), elle le conjure en lui lançant un sort. Le mème vert accuse la conscience de second palier d’être autoritaire, durement hiérarchique, patriarcal, marginalisant, oppressant, raciste et sexiste. » Etc. et Ken Wilber rajoute : « De même, rien de ce qui sera dit dans ce livre ne pourra vous convaincre qu’une T.D.T. est possible si vous n’avez pas déjà une touche de turquoise à votre palette cognitive (qui alors vous fera dire à la lecture de plus d’une page “Je savais déjà cela. Je ne savais simplement pas comment le formulerˮ). »

Il découle de tout ceci que la seule solution à nos problèmes contemporains réside dans un saut de conscience qui fera basculer l’humanité à un niveau de conscience de second palier, c’est-à-dire GT (A’N’) jaune (d’où le titre de la première partie de cette série d’articles).

Philippe Vergnes

N.B. :
De nombreux lecteurs pourront reconnaître certains signes distinctifs du niveau de conscience auquel ils se situent, ceux qui souhaitent approfondir ce sujet peuvent le faire grâce à la bibliographie succincte communiquée lors de la première partie de cette série d’articles, en commençant par lire le très bon ouvrage de Fabien Chabreuil et Patricia Chabreuil, La Spirale Dynamique, comprendre pourquoi les hommes s’organisent et pourquoi ils changent et visionner l’excellente présentation de la chaîne You tube Arche formation : « L’évolution des systèmes de valeurs : Clare Graves “Spiral Dynamicsˮ ». C’est une nécessité, car l’évolution de la conscience tout au long de la Spirale Dynamique possède ses propres lois qui n’ont pas toutes été exposées dans cet article.


[1] Carfatan, Serge (2017), Connaissance de la totalité, pourquoi l’homme fonctionne comme une totalité vivante ?, Paris : Almora, 400 p.

[2] Wilber, Ken (2014), Une théorie de tout, Paris : Almora, 282 p. (p. 22).

[3] Ce résumé est extrait de l’ouvrage de Ken Wilber Une théorie de tout (pp. 24-31).

[4] Wilber, Ken (2014), op. cit. (p. 31).

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