« Les véritables bouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls changements importants, ceux d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent dans les idées, les conceptions et les croyances. »

(Gustave Le Bon, 1895, Psychologie des foules)

Attention spoiler ! (Utile et nécessaire à l’encontre de celles et ceux qui ne manqueront malheureusement pas de réagir au titre sans avoir lu cet article un peu long… mais cependant nécessaire.)

Cela fait des années, que dis-je, des décennies désormais, que j’entends certains blâmer les victimes de pervers narcissiques en les affublant du qualificatif, perçu de façon « infamante », de « complice masochiste » de leur tyran. La question idiote qui vient alors à l’esprit de ceux qui ne comprennent pas le fonctionnement d’une relation d’emprise peut se résumer ainsi : « Si ton(ta) conjoint(e) était maltraitant avec toi, pourquoi n’es-tu pas parti(e) avant ? » Cette question renvoie implicitement à un constat radical, fortement imprégné culturellement, qui sous-entend que « si tu n’as pas quitté plutôt ton “bourreauˮ (pervers, etc.) c’est que tu devais y trouver un certain plaisir (et/ou des bénéfices secondaires, etc.) » On ne peut nier que de telles configurations se rencontrent parfois. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire la description clinique de Daniel Zagury concernant l’exemple tristement célèbre du couple que formaient Michel Fourniret et sa femme Monique Olivier[1]. Cependant, d’une, je ne pense pas que ce cas soit la norme, il serait plutôt pour moi l’exception (fort heureusement…), de deux le raisonnement qui permet de conclure à ce diagnostic relève de plusieurs paralogismes et d’une profonde confusion dans les processus psychiques à l’œuvre dans une relation d’emprise. C’est ce que nous allons développer dans cet article.

Dans un livre non publié écrit en 2008 qui initialement a constitué l’ossature du site internet sous lequel vous lisez cet article, j’avais déjà mis en évidence certains paralogismes – à distinguer des sophismes – par lesquels cette théorie de « victime complice masochiste » du pervers narcissique relevait d’une faute conceptuelle plutôt que d’une véritable observation clinique. Cette interprétation simplifie outrageusement la complexité de telles situations par un réductionnisme doctrinaire quelque peu abscons qui n’explique pas grand-chose de la réalité psychique du vécu des personnes en proie à ce phénomène. La réécriture de cet ouvrage étant en cours, je ne reviendrais pas sur ces détails-là d’après lesquels, par une recherche rigoureuse en étymologie et en logique formelle, je tordais le cou au vocable de « complice » et aux paralogismes qui ont conduit à son acception. Néanmoins, dans le cadre de cet article, je souhaiterais aborder ici le problème du soi-disant « masochisme » des victimes de pervers narcissiques d’un point de vue épistémologique afin de mettre en évidence les apories de cette « chimère conceptuelle[2] ». Il ne s’agira donc pas d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui, à la suite d’Alberto Eiguer[3], adhèrent au concept de « victime complice masochiste » du pervers narcissique comme aurait pu le laisser entendre le titre de cet article, mais bien de déconstruire cette idéologie digne d’une orthodoxie absconse qui, à mon sens, lorsque l’on se donne la peine d’en suivre le fil et d’en remonter la source, porte fortement préjudice à la psychanalyse. (Ce qu’elle ne mérite pas, mais lorsque ce sont les professionnels eux-mêmes qui scient la branche sur laquelle ils sont assis… mis à part de tenter prudemment de leur secouer les puces… qu’y faire ?) Cet article a donc pour objectif principal de remettre en question quelques aprioris dont certains se servent pour jeter l’anathème sur les victimes de pervers narcissique (ce qui soi-dit en passant, fait largement le jeu des « pervers »). Lu attentivement, il pourrait également aider les aidants à mieux comprendre ce type de relation et à ne pas tomber dans le piège des théories qui dirigent la pratique en sélectionnant et interprétant les facteurs observés de manière à justifier la théorie au lieu que ce soit la pratique et les facteurs observés qui dirigent le thérapeute vers les théories adéquates (un choix de facilité que l’on peut comprendre, il n’y a donc pas lieu de leur jeter la pierre).

Le décor étant posé et avant d’aborder des aspects plus délicats de ce problème demandons-nous simplement à quel principe organisateur de la vie psychique pouvons-nous rattacher le concept de sadomasochisme auquel ont recours certains cliniciens pour interpréter la relation pervers/proie ?

La réponse à cette question semble évidente, mais c’est parce que nous refoulons facilement les évidences qu’il convient justement de les rappeler. Dans le cas présent, nul besoin d’être un grand exégète des théories freudiennes pour répondre à cette question, pour Freud, « la théorie psychanalytique admet sans réserve que l’évolution des processus psychiques est régie par le principe du plaisir » et que « les sensations de plaisir et de déplaisir qui exercent sur nous une action si impérative » représentent « la région la plus obscure et la plus inaccessible de la vie psychique[4] ».

C’est un fait revendiqué haut et fort par Freud lui-même : le principe de plaisir/déplaisir, abrégé en principe de plaisir, est au fondement du point de vue économique de la métapsychologie freudienne[5]. « Ce que la théorie psychanalytique admet sans réserve » nous précise Freud de façon fort « dogmatique ».

Or, c’est bien en ce point d’achoppement passé quasi inaperçu que s’inscrit l’un des principaux apports de la troisième topique psychanalytique de Racamier à qui l’on doit l’expression tant à la mode aujourd’hui de « pervers narcissique ». Bien que Racamier ait pu prolonger les vues de Freud en corrigeant certaines de ses apories sans pour autant le trahir, en suivant tout simplement le cours de l’évolution des idées de son temps, son indépendance et sa liberté d’esprit ont fait de lui un insatiable chercheur des confins les plus sombres de la psyché humaine et l’ont conduit sur des chemins auxquels peu d’explorateurs ont osé s’aventurer avant lui. Freud y renonça[6], mais sans toutefois oublier de semer de nombreux petits cailloux qu’ont su suivre certains de ses successeurs. Et nombreux sont ceux qui l’ont suivi dans son renoncement oubliant même tous les petits cailloux qu’il a soigneusement disséminé dans toute son œuvre.

Ainsi, le désir ou l’envie, qui en allemand est l’une des deux acceptions du mot lust avec lequel Freud format l’expression que nous traduisons en français par principe de plaisir (lustprinzip), est selon la fiction freudienne le seul circuit par lequel l’appareil psychique se met en mouvement (et produit nos comportements). La recherche de plaisir représente pour la métapsychologie freudienne la voie royale du mode de fonctionnement des processus psychiques primaires.

Rappelons ici que « les processus primaire et secondaire sont les deux modes de fonctionnement de l’appareil psychique tels qu’ils ont été dégagés par Freud. Cette opposition correspond à deux modalités de circulation de l’énergie psychique qui sont à distinguer. Du point de vue topique le processus primaire caractérise le système inconscient, le processus secondaire caractérise le système préconscient-conscient. Du point de vue économico-dynamique, dans le cas des processus primaires, l’énergie s’écoule librement dans le but d’une décharge la plus rapide possible par les voies les plus courtes. Ces processus sont inconscients et déterminés par le principe de plaisir. Leur but est la recherche de satisfaction. Dans le cas du processus secondaire, l’énergie est d’abord “liée” avant de s’écouler de façon contrôlée ; les représentations sont investies d’une façon plus stable, la satisfaction est ajournée, permettant ainsi des expériences mentales qui mettent à l’épreuve les différentes voies de satisfaction possibles » (Laplanche, Pontalis, 1967).

Ceci dit, si dans notre vie psychique nous ne pouvons nier l’existence du principe de plaisir dont l’existence a été démontrée par les neurosciences qui en ont bien identifié le substrat neurologique et chimique, peut-on admettre sans réserve, comme le fait Freud, que le principe de plaisir régit sans partage l’activité de l’appareil psychique ?

Il est aujourd’hui beaucoup plus facile de répondre à cette question qu’à l’époque de Freud. En effet, Freud ne disposait pas des outils puissants qui ont été développés depuis ces dernières années pour investiguer le cerveau et le corps humain (le premier appareil IRM installé en Europe le fut en 1983). Ainsi, les recherches actuelles en neurobiologie du cerveau n’ont pas identifié un seul circuit générant la motivation de nos comportements, mais bien deux… principalement, qui ensemble forment le « système activateur de l’action » (ou SAA).

Le premier, le MFB (« medial forebrain bundle ») ou circuit de la récompense a été découvert en 1954 grâce à l’expérience de James Olds et Peter Milner après de nombreux essais infructueux réalisés par des confrères qui recherchaient les bases biologiques des différentes théories du plaisir émanant d’une longue tradition philosophique. Le fonctionnement du MFB est étudié en psychanalyse au travers du principe de plaisir.

Le second, le PVS (« periventricular system ») ou circuit de la peur a été mis en évidence en 1962 par A. Fernandez de Molina et R. W. Hunsperger, mais fait l’objet de nombreuses recherches actuelles telles que celles de Joseph Ledoux[7] (The Emotional Brain, 1998) ou encore celles d’Antonio Damasio (Descartes’ Error: Emotion, Reason and the Human Brain, 1994) connu grâce au succès de son best-seller traduit en français et édité en 2006 sous le nom de L’erreur de Descartes, ouvrage dans lequel il expose son hypothèse des « marqueurs somatiques ». Le fonctionnement du PVS a pour finalité d’assurer notre survie et à ma connaissance, même si l’idée existait en germe dans quelques travaux psychanalytiques, seul Racamier en a déduit un principe organisateur fondamental de la vie psychique.

Plus récemment encore que ces deux circuits qui constituent ensemble le système activateur de l’action (MFB + PVS = SAA), un troisième circuit, moins connu et bien moins étudié que les deux précédents a été découvert par Henri Laborit au début des années 1970. Ce troisième circuit appelé aussi « système inhibiteur de l’action » (ou SIA) s’oppose au SAA et s’active lorsque les deux premiers circuits du SAA, le MFB et le PVS, ont été mis en échec (comme le montre le schéma ci-dessous).

Il existe donc bien deux voies majeures qui dans le cerveau concourent à l’activation des comportements et nous motivent à agir, et une troisième (SIA) qui vient inhiber les deux premières (SAA) en s’y opposant. Or, si nous parcourons la métapsychologie freudienne et que nous la rapprochons des connaissances actuelles concernant l’architecture du cerveau des émotions telle qu’elle se dégage des recherches en neurosciences (rappelons ici que Freud, avant d’être le père fondateur de la psychanalyse, était neurologue), on s’aperçoit très vite que celle-ci ne tient compte que du MFB et ignore superbement le PVS et plus encore le SIA. En d’autres termes, cela signifie que la psychanalyse freudienne tente d’expliquer et d’interpréter nos comportements au regard de la seule existence du circuit de la récompense (MFB) et « oublie » que notre cerveau emprunte d’autres formes de traitement de l’information en ayant accès à d’autres sources de motivation que celle du plaisir, tout simplement pour assurer notre survie.

Pour que le propos soit plus clair, je vous propose d’étudier le schéma ci-dessous afin de comprendre le fonctionnement du cerveau tel qu’il se dégage de ces découvertes, car comme le soulignait Henri Laborit : « Le cerveau humain ne sert pas à penser, mais à agir. »

Freud étant décédé en 1937, on ne peut raisonnablement pas lui tenir rigueur d’avoir ignoré ou négligé le circuit de la peur (PVS) dans la représentation de son appareil psychique. D’autant que le remaniement de la psychanalyse qu’il opéra en 1920 grâce à son livre Au-delà du principe de plaisir tourne autour de cette idée de survie, assurée par le PVS, qu’il n’a pu formuler autrement que par l’introduction en psychanalyse des notions d’instinct de vie et d’instinct de mort (si l’on en croit la traduction en 1927 de W. Jankélévitch). À lire cet ouvrage, on ne peut que constater qu’il était très proche d’introduire l’idée d’un principe de survie. Il y tourne autour et formule son hypothèse des instincts de vie et de mort qui n’est pas très éloignée de cet autre principe organisateur de la vie psychique. D’autant que la formulation d’un tel principe l’aurait probablement conduit à un remaniement plus profond de sa métapsychologie.

Les prémisses d’un tel remaniement, autre que celles qu’introduisit Freud dans l’essai précédemment cité et ses écrits, ont-elles déjà été exposées par certains de ces successeurs ?

La réponse à cette question est affirmative et les auteurs ayant postulé un principe de survie commencent à mieux se faire connaitre. Bien que ce thème soit présent en filigrane chez de nombreux auteurs dès les premiers pas de la psychanalyse, nous nous contenterons dans cet article de n’évoquer que deux auteurs dont les apports ont apporté une contribution majeure dans la reconnaissance de ce principe. Il s’agit de Donald Meltzer pour ses travaux sur la « tyrannie-et-soumission » et de Paul-Claude Racamier qui grâce à la mode du concept de « pervers narcissique » a acquis une renommée auprès du grand public (même si ce faisant, l’expression est aujourd’hui fortement galvaudée). Le premier est remarquablement mis en avant par Albert Ciccone et Alain Ferrant, tous deux psychanalystes et professeurs de psychologie à l’Université Lumière-Lyon-II et les travaux du second sont poursuivis par ses successeurs tels que Jean-Pierre Caillot, Maurice Hurni, Giovanna Stoll, Jeanne Defontaine, etc. et les membres de l’APAOR.

Nous allons donc voir, au travers de ces deux auteurs, en quoi le concept de « victime complice masochiste » du pervers narcissique est une incongruité conceptuelle qui ne cadre pas avec la clinique des personnes ayant eu à subir ce type de relation.

Donald Meltzer et la « tyrannie-et-soumission » :

Dans un texte de 1968, Donald Meltzer développe l’idée selon laquelle la tyrannie est une organisation défensive contre les éprouvés de terreur inconsciente et les angoisses dépressives, et la soumission à la tyrannie est maintenu par l’effroi de perdre la protection illusoire contre la terreur. Ce point de vue s’est ensuite précisé et complexifié. D. Meltzer le présenta dans une conférence intitulée « Sadomasochisme et tyrannie/soumission : une différenciation essentielle » donnée au GERPEN à Paris en 1987. Reprenant sa conception de la tyrannie, il distingue plus nettement ce qui relève du sadomasochisme de ce qui caractérise la tyrannie-et-soumission[8].

« À travers l’investigation de la situation analytique, écrit Meltzer, le problème de la tyrannie se révèle être basé sur un fantasme compliqué, et non sur un instinct [NDA Allusion aux instincts de vie et de mort introduit par Freud dans son remaniement de 1920]. Il s’avère très nettement que le tyran fonctionne sous la pression de l’angoisse, d’une angoisse persécutrice extrême, qu’il aménage en se trouvant un esclave dans lequel il puisse projeter cette angoisse persécutrice. Ainsi, tout comme la relation sadomasochiste est réversible parce que chacun des deux participants contient le fantasme du meurtre du bébé, de même la relation du maître et de l’esclave est également réversible, et le maître vit dans une continuelle angoisse de la rébellion de l’esclave. Cependant, il est très important de comprendre les moyens par lesquels le tyran crée son esclave. Évidemment, il peut en trouver un par hasard – quelqu’un qui se trouve justement là, en quête d’un tyran –, mais généralement, le processus digne d’intérêt est celui qui consiste à fabriquer un esclave en détruisant l’objet interne de la personne et en assumant la fonction de cet objet et, particulièrement, celle du Surmoi plutôt que celle de l’Idéal du Moi. Dès lors, l’une des différences fondamentales qui existent entre le sadomasochisme et la tyrannie-et-soumission réside dans le fait que le premier est un jeu qui met en scène le meurtre d’un bébé interne de la mère, tandis que le second est une affaire sérieuse qui consiste à détruire un objet interne chez l’autre en vue de soumettre cette personne. De sorte que le sadomasochisme est un problème infantile, tandis que la tyrannie-et-soumission est l’affaire d’une vie et ne peut guère se permettre d’être transformé en un jeu : c’est, au sens propre, mortellement sérieux[9]. » (Propos soulignés par l’auteur.)

On ne peut qu’abonder dans le sens de Meltzer lorsqu’il opère cette distinction cruciale et qu’il précise en le soulignant que la tyrannie-et-soumission est une affaire sérieuse, l’affaire d’une vie. En effet, lorsque l’on constate toutes les affections cliniques et les problèmes psychosomatiques dont sont atteintes les victimes de « tyrans » (les pervers narcissiques dans l’acception de P.-C. Racamier) et qui parfois en meurent (maladies auto-immunes, suicide, etc.), on ne peut que convenir du sérieux de cette affaire.

Après l’exposé de deux cas cliniques, Meltzer conclut :

« Ces deux rêves contiennent les modèles de la différence existant entre une relation sadomasochiste, dans laquelle il s’agit de jouer à tuer un bébé, et l’affaire sérieuse de la tyrannie-et-soumission, dans laquelle le tyran détruit l’objet interne de la personne qui se soumet à lui. Ceci me semble être une distinction absolument capitale, parce que ces deux attitudes ont des implications très différentes. La différence essentielle selon moi réside dans le fait que le sadomasochisme est essentiellement la répétition d’un fantasme infantile et appartient au domaine des relations intimes et sexuelles. Il peut s’extrapoler jusqu’à devenir un processus social, mais il n’a pas une tendance naturelle à le faire. Au contraire, la tyrannie-et-soumission a à voir avec des processus de survie beaucoup plus primitifs, liés à une angoisse persécutrice extrême et au processus d’évacuation de cette angoisse et, comme tel, il a une tendance absolument naturelle à s’extrapoler hors des relations intimes, dans le tissu social[10]. » (C’est moi qui souligne, les processus d’évacuation de cette angoisse ont été exposés et vulgarisé dans deux précédents articles : « Le plus grand secret du pervers narcissique : la jouissance vengeresse – 1re partie : la jouissance » et « 2e partie : la vengeance »)

Meltzer c’est aussi intéressé à l’origine de cette confusion qu’il impute à Freud pour des raisons qui dépassent le cadre de cet article, mais dans son souci de poser les bases d’une nouvelle science, le fondateur de la psychanalyse n’a pas pu/su éviter le piège dans lequel sont tombés de nombreux innovateurs de génie. À savoir que l’un des principaux dangers d’une théorie est de créer une attitude statique, une fausse sécurité intellectuelle et une inaptitude à la remise en question. On sait les difficultés qu’il a rencontrées lorsque, ayant compris l’insuffisance des vues de son époque sur l’hystérie, il dut renoncer à sa neurotica (cf. « L’inceste, l’Œdipe et la perversion narcissique selon Paul-Claude Racamier ».) Il a dû farouchement se battre pour imposer ses idées comme en atteste l’histoire de la psychanalyse. Ce qui n’a pu que l’endurcir et l’aveugler sur ses propres imperfections. Ce qu’atteste une fois de plus l’histoire de cette discipline et les conflits qui l’ont animée (Adler, Jung, Ferenczi, etc.).

Ainsi, pour résumé cet apport majeur de Meltzer, citons A. Ciccone et Alain Ferrant qui dans leur livre écrivent : « Projeter et faire porter la honte ou la culpabilité par un autre, c’est là l’une des logiques des liens tyranniques (Ciccone et al., 2003). Le tyran a besoin d’un esclave pour des enjeux narcissiques, et en particulier pour projeter dans l’autre, faire prendre en charge à l’autre ses propres angoisses à lui, ses propres éprouvés d’impuissance, de détresse, ses propres affects, et en particulier la culpabilité et la honte. L’esclave est le “porte-affectˮ du tyran[11]. »

Ce qui nous conduit directement à l’œuvre de Paul-Claude Racamier qui dans ses recherches a particulièrement bien étudié et retranscrit ces modes de transport par lesquels cette honte et cette culpabilité sont injectées chez autrui. C’est d’ailleurs ce qui spécifie et caractérise la perversion narcissique, à savoir, l’expulsion psychique.

Paul-Claude Racamier et la perversion narcissique :

Les lecteurs habitués à ce blog connaissent la définition de la perversion narcissique son histoire et sa genèse, telle que la conçut P.-C. Racamier, y ayant déjà consacré de nombreux articles, il ne m’est donc pas utile d’y revenir ici. Je trouve plus profitable, eu égard au sujet de cet exposé, de dire un mot sur quelques différences fondamentales qui existent entre Freud et Racamier, car si nous connaissons le très fort attachement du premier au concept de complexe d’Œdipe, personnage auquel il s’identifiait n’hésitant pas à affubler sa fille Anna du surnom d’Antigone – la fille d’Œdipe qui le seconda jusqu’à sa mort –, le second est surtout connu pour avoir particulièrement approfondi notre connaissance des psychoses et de la perversion (perversité) en lien avec le narcissisme. Or, d’un point de vue métapsychologique, la problématique de la violence et de l’agressivité ne peut guère se comprendre en termes œdipiens alors qu’elle s’explique fort bien en rapport au narcissisme.

Une autre différence fondamentale apparaît également entre Freud et Racamier. Si le premier a fondé toute sa théorie autour du principe de plaisir (le MFB), le second s’est quant à lui attaché à développer une théorie qui, certes, tient compte des développements freudiens et de son attachement au principe de plaisir, mais qui intègre à cela un autre principe fondamental qui régit la vie psychique bien plus inconsciemment encore que ne le fait la notion de plaisir/déplaisir si chère à Freud. Racamier nomma ce nouveau principe, principe de survivance (le PVS).

Pour ce dernier, le principe de survie (ou de survivance) « désigne un principe fondamental de la vie psychique, visant à assurer et à maintenir la pérennité narcissique de l’être. Ce principe d’organisation des forces narcissiques et de l’instinct de conservation vise à la perpétuation de l’être corporel et psychique, face aux forces physiques et fantasmées qui le menacent de mort ou de toute autre espèce de disparition. La survivance a donc pour contraire et pour complément la disparition. Le double principe de survivance et de disparition (dont les deux volets opposés sont complémentaires) est à la nécessité narcissique ce que le principe (lui aussi double) de plaisir et de déplaisir est au désir libidinal. On peut présumer que la survivance s’organise avant le plaisir ; c’est elle qui mobilise les défenses massives que l’on dit (abusivement) psychotiques et qui prévalent de manière écrasante non seulement dans les organisations psychotiques, mais aussi marginales ou ultra-névrotiques, ainsi que dans les états critiques ; ces défenses de survivance sont surdéfensivement verrouillées ; la paradoxalité est elle-même une organisation de survivance[12]. »

Ne pas être un spécialiste du vocable qu’emploie Racamier dans son œuvre ne nous empêche nullement d’apprécier au passage la parfaite correspondance de cette définition avec les découvertes des neurosciences sur le fonctionnement de notre cerveau et de ses SAA et SIA (cf. supra « L’appareil psychique selon les neurosciences »).

Si du point de vue de la psychanalyse l’aboutissement de ce principe date de sa présentation en 1991[13] , il est en germe depuis des lustres précise-t-il (y compris même chez le fondateur de la psychanalyse), notamment dès les premiers travaux de Racamier sur la pathologie frustrationelle de 1953 et 1954 qui, rappelons-le ici, se fondaient plus particulièrement sur le rapport[14] que l’ONU avait commandé à John Bowlby en 1948 à une époque où après la Seconde Guerre mondiale ces institutions se préoccupaient du devenir des orphelins de guerre (la question de survie y était donc centrale).

Depuis lors et malgré de nombreux travaux scientifiques de divers horizons démontrant l’existence de ce principe de survivance, il n’est guère admis par la psychanalyse orthodoxe tant et si bien que c’est avec beaucoup de prudence que P.-C. Racamier le présenta en 1992 dans son livre majeur Le génie des origines :

« Introduction au double principe de survivance et d’anéantissement
Je viens d’évoquer la survivance et l’anéantissement. Comme ce n’est pas là une notion courante (à peine l’ai-je évoquée dans un article tout récent : 1991), je me sens tenu de l’introduire brièvement (mais il est évident qu’elle mérite un plus long développement, que je lui donnerai plus tard). Le principe de survivance régit avant tout les pulsions du moi ; il se tient au plus près de la nécessité narcissique ; enrôle les énergies de conservation ; mobilise des défenses qui sont d’un caractère vital ; ces défenses se donnent des moyens qui sont en proportion avec leurs fins : c’est assez dire que ces moyens sont très puissants ; sans doute, la survie étant assurée, ces défenses vont-elles rétrocéder, ou du moins s’assoupir (assoupies, elles pourront donc se réveiller en cas de besoin) ; toutefois ces défenses originellement vitales perdurent en toutes occasions dans les psychoses et les cas graves – et c’est là ce qui poussera ces patients à mobiliser incessamment des défenses massives par-devant les moindres “problèmesˮ qui se présentent à eux. En vérité, le principe de survivance est plus vital encore que le principe de plaisir. Et cela va de soi : ne faut-il pas survivre avant que de jouir ? Mais, de même que le principe de plaisir est lié à son contraire, ou son complément, le principe de réalité, pour en venir à former un seul principe à deux versants corrélatifs, de même le principe de survivance trouve son complément adverse dans le principe d’anéantissement, qui n’est pas éloigné du très célèbre nirvana[15]. »

Ainsi, les engrènements pervers que dénonce Racamier dans ses travaux comme émanant de « moment », de « mouvement » ou d’« organisation » perverse narcissique ne peuvent être ramenés aux conceptions freudiennes de sadomasochisme comme a pu le faire Alberto Eiguer dans son ouvrage Le pervers narcissique et son complice, car pour Racamier, tout comme pour Meltzer, il est nécessaire de distinguer le principe de plaisir, qui concerne le sadomasochisme, du principe de survivance, qui se rapporte à la relation « tyrannie-et-soumission ». C’est d’ailleurs ce que soulignera son biographe, Gérard Bayle en se demanda pourquoi Racamier ne parle pas du masochisme de la victime dans sa description de la perversion narcissique. C’est dire si la confusion que dénonce D. Meltzer est grande et persistante dans la communauté psychanalytique.

Racamier ne parle pas de masochisme et encore moins de complicité des victimes de pervers narcissique (à moins que les relations ne s’éternisent dans le temps) parce que tout simplement ces engrènements pervers ne relèvent pas du principe de plaisir auquel les relations sadomasochistes sont à rattacher, mais sont gouvernés par le double principe de survivance et d’anéantissement. Et ce n’est qu’au regard de ce double principe que toute la théorie de la perversion narcissique trouve sens. C’est une erreur fondamentale que commettent tous les psychanalystes orthodoxes qui s’inscrivent en faux à propos des vues développées par Racamier comme tente de le démontrer Marcel Sanguet dans son livre Le pervers narcissique n’est pas celui qu’on croit insinuant, comme le présente le journal Le Point dans l’un de ses articles que « Le pervers narcissique n’existe pas ». Tous ces contempteurs de la théorie de la perversion narcissique, représentatifs d’un courant de pensée affilié à une certaine psychanalyse orthodoxe, se targuent, selon les propres mots du journaliste ayant rédigé cet article, de « démonter le mythe du pervers narcissique ». Mais ce que Marcel Sanguet « démonte », ce ne sont que ses propres représentations totalement tronquées du concept de « pervers narcissique » qu’il rattache aux conceptions réductionnistes de Freud développée d’après l’unique principe de plaisir sans tenir compte des corrections du spécialiste des psychoses que fut Racamier qui a bien su saisir l’importance de la survie psychique y compris même et surtout, chez les psychotiques. Corrections qui, comme nous venons de le voir, collent parfaitement avec le fonctionnement d’un appareil psychique tel qu’il se dégage des découvertes en neuroscience.

C’est ainsi qu’en toute ignorance du contexte des théories de Racamier, certains en arrivent à combattre des points de vue qu’ils ne parviennent pas à saisir, ou d’autres à développer des vues qui, si elles cadrent avec celles de la psychanalyse orthodoxe, ne se sont pas confrontées au « roc du biologique » pourtant si cher à Freud. Or, tout comme l’existence d’un principe de plaisir est désormais indéniable, celle d’un principe de survivance l’est tout autant. C’est ce que nous démontre le schéma ci-dessus qui met en évidence le circuit de la récompense distinct de celui de la peur, alors que dans la métapsychologie freudienne, ces deux circuits sont l’un et l’autre confondus. Pour autant, ce ne sont ni les mêmes réseaux de neurones, ni les mêmes messagers chimiques, ni les mêmes affects qui sont impliqués dans l’un et l’autre de ces deux circuits représentant chacun un principe de fonctionnement de notre appareil psychique différent, j’y insiste, mais complémentaire l’un et l’autre comme nous le montre bien la représentation supra.

À ces deux principes fondamentaux de la vie psychique (l’un de plaisir, l’autre de survie) qui cadrent avec l’architecture de notre cerveau telle que dégagée par les neurosciences, nous devons y adjoindre un troisième représenté par le SIA (cf. schéma ci-dessus). En effet, même si Racamier a bien soulevé le problème du décervelage qui est l’équivalent d’un véritable meurtre psychique résultant d’une mise en défaut des réponses que peut apporter notre cerveau face à un danger réel, ce qui conduit à une situation d’inhibition de l’action (SIA), il n’a guère articulé ce fait avec une métapsychologie. Or, c’est bien ce décervelage de la victime induit par la relation perverse qui fait dire à ceux qui la rencontrent qu’elle est masochiste. Mais ce faisant, ils relient ce concept au principe de plaisir/déplaisir, ce qui est inexact comme nous venons de le voir. Cela signifie, et les indices ne manquent pas, que la pulsion de mort et le « masochisme » devraient être reconsidéré à la lumière des informations dont nous disposons à l’heure actuelle sur le fonctionnement de notre cerveau.

En effet, si comme B. Rosenberg nous pensons qu’il n’y pas de théorie possible du masochisme sans la pulsion de mort, et que nous développons le raisonnement de Freud sur cet instinct tel qu’il l’expose dans Au-delà d’un principe de plaisir, nous devons alors émettre l’existence, comme a su le démontrer P.-C. Racamier, non pas d’un instinct de vie et d’un instinct de mort selon les vues pessimistes de Freud bien mise en évidence par Meltzer, mais plutôt d’un principe de survivance et d’anéantissement. Et ce n’est que lorsque les doubles principes de plaisir et de survivance sont mis en échec que la « pulsion de mort » et le « masochisme » apparaissent. C’est clairement ce que démontre la carte de l’appareil psychique telle que représentée par les recherches actuelles en neuroscience (MFB + PVS = SAA ; si échec du SAA : activation du SIA). La « pulsion de mort » des victimes de pervers narcissique ne serait donc que des conséquences très fâcheuses (une affaire sérieuse, l’affaire d’une vie) d’un traumatisme psychique improprement appelé « masochisme », car ne rendant absolument pas compte de la réalité du vécu des personnes en proie à une relation de « tyrannie-et-soumission ». Les neurosciences le prouvent et le démontrent avec grande clarté, il serait plus que temps que les psychanalystes s’en aperçoivent en se penchant plus sérieusement sur le fonctionnement de l’appareil psychique et le développement qu’a pu en donner Racamier avec ses apports concernant le principe de survie, car « mal nommé les choses, c’est ajouter au malheur du monde » (A. Camus)

Philippe Vergnes

PS :
Pour approfondir ce sujet complexe, je vous propose de lire ou relire l’article de ce blog paru en 2013 qui présente l’expérience de la cage d’inhibition mise au point par Henri Laborit pour démontrer l’existence du SIA et de ses conséquences délétères, voire mortelles, pour l’organisme (d’où « l’instinct de mort ») : « Perversion narcissique et traumatismes psychiques : l’approche biologisante ».


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[1] Zagury, Daniel (2010), L’énigme des tueurs en série, Paris : Pocket, 192 p.
[2] Guignard, Florence (2016), « Le sadomasochisme, une chimère conceptuelle », in Quelle psychanalyse pour le XXIe siècle ?, Tome I. Concept psychanalytique en mouvement, Paris : Ithaque, chapitre V, pp. 85-121.
[3] Alberto Eiguer est l’auteur en 1989 d’un livre intitulé Le pervers narcissique et son complice publié aux éditions Dunod. Constamment réédité et augmenté depuis, ce livre en est aujourd’hui à sa quatrième édition et trahit une analyse manquant de rigueur eu égard aux connaissances actuelles du fonctionnement cérébral et reste fidèle au modèle de l’appareil psychique tel que Freud l’avait conçu, il y a plus d’un siècle de cela. Pour Alberto Eigeur, en tant que « complice » la victime d’un pervers narcissique ne peut être considérée que comme masochiste, occurrence qui apparaît à 72 reprises dans son essai. A contrario, dans les deux chapitres de son livre majeur Le génie des origines, consacrés aux perversions narcissiques, Paul-Claude Racamier, le découvreur de la perversion narcissique, n’a recours que six fois à ce concept : cinq fois pour qualifier le pervers narcissique et non pas sa victime, et une fois pour parler du contre-transfert du thérapeute et non pas de celui de la victime. Et pour cause… puisque la découverte de ce « trouble de la personnalité » l’a conduit à postuler d’autres principes que celui auquel Freud se réfère dans toute sa doctrine.
[4] Freud, Sigmund (1920), Au-delà du principe de plaisir, traduction Samuel Jankélévitch, Paris : Payot, collection PBP.
[5] Pollak-Cornillot, Michèle (2005), « Principe de plaisir/déplaisir », in Dictionnaire international de la psychanalyse sous la direction de Alain de Mijolla, seconde édition revue et augmentée, Paris : Hachette, 2122 p.
[6] « Renoncé » est ici le mot qui convient et il est très important de connaître la vérité sur l’origine et les raisons de ce renoncement, cf. « L’inceste, l’Œdipe et la perversion narcissique selon Paul-Claude Racamier ».
[7] Ledoux, Joseph (2005), Le cerveau des émotions, Paris : Odile Jacob, 374 p.
[8] Ciccone, Albert (2003), « La “tyrannie-et-soumissionˮ : apports de Donald Meltzer », in Psychanalyse du lien tyrannique, Paris : Dunod, 192 p.
[9] Meltzer, Donald (1987), « Sadomasochisme et tyrannie/soumission : une différenciation essentielle », dans Donald Meltzer à Paris, conférences et séminaires au GERPEN, sous la direction de Jacques Touzé (2013), Larmor-Plage : Éditions du Hublot, 318 p. (pp 103-104).
[10] Ibidem (pp. 107-108)
[11] Ciccone, Albert et Ferrant, Alain (2008), Honte, culpabilité et traumatisme, Paris : Dunod, 249 p.
[12] Racamier, Paul-Claude (1993), Cortège conceptuel, Paris : Apsygée, 124 p. (pp. 64-65).
[13] Racamier, Paul-claude (1991), « Souffrir et survivre dans les paradoxes », dans Revue française de psychanalyse, n°55, Paris : PUF, pp. 893-910.
[14] Bolwby, John (1951), Soins maternels et santé mentale : contribution de l’OMS au programme des Nations-Unies pour la protection des enfants sans foyers, Genève : OMS, 208 p.
[15] Racamier, Paul-Claude (1992), Le génie des origines, Paris : Payot, 420 p. (p. 143).

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