Dérives perverses et polémiques #1 : la lecture de pensée et les jugements de valeur

L’arrivée des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) a considérablement complexifié le monde dans lequel nous vivons. Notre temps d’adaptation à ce nouvel environnement est en cours et dans cette phase de transition, nous utilisons toujours les mêmes raccourcis mentaux que ceux que nos ancêtres utilisaient pour évaluer une situation et/ou fuir un danger qui les menaçaient. Ces habitudes de pensée ont assuré la survie de l’espèce humaine pendant des millénaires, mais elles jouent actuellement en sa défaveur et provoquent ce que les psychologues TCC appellent des distorsions cognitives qui entravent nos prises de décision au point de nous faire commettre des erreurs d’appréciation absurdes et délétères dont nous peinons grandement à mesurer les conséquences. Ces raccourcis mentaux sont également impliqués dans notre façon de donner sens à nos vies et influent sur nos différentes visions du monde.

Dans une approche transdisciplinaire telle qu’exposée sur ce site, il est intéressant de croiser différentes notions issues des diverses approches psychologiques qui nous parlent de ses distorsions cognitives de façon à prévenir et à réduire leurs effets négatifs, car l’atténuation de ces biais est un enjeu important pour les débats d’idées dans une démocratie.

Par conséquent, il peut être utile d’apprendre à reconnaître et à réagir aux distorsions cognitives les plus courantes telles que la lecture de pensée et le jugement de valeur.

La lecture de pensée

« Celui qui cherche à lire dans les pensées des autres n’y lira que les siennes. » (Wilhelm Fliess, lettres à Freud)

La lecture de pensée est une distorsion cognitive dans le traitement des informations qui nous parviennent. Elle occupe une place particulière dans la liste des biais cognitifs dits d’interprétation. Je me permets de citer ici un extrait de l’excellent article d’Ithaque coaching sur les conséquences délétères de la lecture pensée et comment s’en préserver :

« Les pièges de la lecture de pensée
Non seulement ce type de sport ne muscle pas la comprenette, mais en plus, il est une vraie perte de temps et d’énergie qui concasse l’estime de soi comme si c’était des cacahuètes en pâte à tartiner.
La lecture de pensée nous pousse à ruminer et favorise le stress et l’insomnie : qui ne s’est jamais retrouvé à passer la moitié de la nuit à se retourner dans son lit à chercher ce que pouvait bien vouloir dire un geste, un comportement ou une parole ?
Comme elle passe par nos filtres, si nous sommes d’un naturel un peu négatif ou à minimiser notre valeur, les pseudo “explications rationnelles” que nous allons trouver seront le plus souvent à notre désavantage : et hop ! Un coup de batte dans l’estime de soi et un coup de boost à la dévalorisation !
Parce qu’elle accorde un pouvoir très fort à l’interlocuteur, elle nous inscrit directement dans le regard des autres, augmente l’anxiété sociale, démolit l’estime de soi et pourrit nos relations. Les conséquences sont évidentes : elle nous rend méfiants, soupçonneux, inquiets, peu sûrs de nous et développe la peur de l’autre et la peur du jugement. Par ricochet, elle limite nos capacités à oser, à entreprendre, à nous exprimer, à être nous-mêmes. » (À lire sur le site Ithaque coaching en complément de cet article).

La lecture de pensée et la divination du futur sont des inférences arbitraires qui avec d’autres distorsions cognitives ont été mises en évidence par Aaron T. Beck, pionnier des TCC (quadrant supérieur droit correspondant au ÇA du système AQAL de Ken Wilber, voir première partie, chapitre I du livre Sciences humaines et pensée critique : pensée saine Vs pensée perverse). Le concept de ce biais appartient donc au domaine des sciences humaines « objectives » (si tant est que ce qualificatif est un sens au regard des sciences humaines). Il est objectivable, car mesurable, et donc quantifiable par l’observation (bien que cette démarche soit fortement critiquable et qu’elle est heureusement critiquée, il n’en demeure pas moins qu’elle répond aux exigences de la science contemporaine). Qu’entend-on par inférences arbitraires ?

Les inférences arbitraires sont un phénomène qui consiste à présenter comme des faits des suppositions dont il n’existe pas de preuve. Elles permettent de tirer des conclusions actives sur les choses, les évènements ou les personnes, etc. à partir d’éléments douteux ou contestables qui conduisent inexorablement à divers biais dont, in fine, au biais d’étiquetage (pour une étude de cas des dérives de la lecture de pensée, voir l’étude de cas présentée dans mon article « L’anthropologue suisse J.-D. Michel est-il un imposteur ? Si oui, les zététiciens du net le sont aussi. »). L’étiquetage consiste à utiliser des étiquettes péjoratives pour se décrire soit même ou décrire autrui, au lieu de s’en tenir à une description des faits et des qualités de chacun de manière objective et exacte. Ce qui nous conduit à devoir distinguer les jugements de valeur (étiquetage) et les jugements de faits (s’en tenir au fait, être objectif). Autrement dit, cela revient à discriminer jugement (de valeur) et constat (jugement de fait) et cette discrimination est une étape essentielle à franchir pour qui souhaite faire preuve de pensée critique. Dès lors, si les inférences arbitraires conduisent à confondre jugement de valeur et jugement de fait, comment les différencier ?

Jugement de valeur ou jugement de fait ?

« L’inconscient d’une personne est projeté sur une autre, de sorte que la première accuse la seconde de ce qu’elle réalise en elle. Ce principe est d’une telle universalité que nous serions bien avisés, avant de critiquer autrui, de nous asseoir et de réfléchir à savoir si ce n’est pas à nous qu’il conviendrait de jeter la première pierre. » (Carl Gustav Jung)

La question fait toujours débat, car il n’existe parfois qu’une fine épaisseur de papier à cigarette entre un jugement de valeur et un jugement de fait (ou de réalité dans l’acception de Durkheim). Cependant, pour simplifier le problème, du point de vue épistémologique, on peut grosso modo distinguer ces deux types de jugements en définissant le jugement de valeur comme étant une évaluation et une appréciation subjective alors que le jugement de fait implique une observation neutre et objective. Les jugements de valeur seraient prescriptifs alors que les jugements de fait seraient descriptifs. Ce sont ces distinctions qui marquent l’opposition entre subjectivité et objectivité (ce débat entre subjectivité et objectivité est approfondi dans mon dernier livre cité supra).

Le problème est suffisamment important pour avoir intéressé la philosophie, les sciences humaines et sociales (l’économie, la psychologie sociale, etc.) jusqu’à la psychanalyse groupale et familiale (Anzieu, Caillot, Racamier, etc.) qui voit dans les jugements de valeur péjoratif (ou négatif) une disqualification sous forme d’injonction paradoxale dont les conséquences délétères sur la psyché humaine ont superbement été mises en évidence par les psychologues systémiciens de l’école de Palo Alto (lire « Le “pouvoirˮ, les “crisesˮ, la communication paradoxale ou “l’effort pour rendre l’autre fouˮ »). Mais ce qu’a surtout pu mettre en évidence la psychanalyse (groupale et familiale), c’est que le jugement de valeur négatif est surtout une disqualification qui s’attaque au moi d’autrui et de son narcissisme légitime au profit du narcissisme – illégitime celui-ci puisque acquis au dépens de celui de l’entourage – de celui qui juge. Pour le dire plus clairement, c’est une agression verbale et une violence psychologique infligée à autrui (lire « L’instrument majeur du pervers narcissique : la parole »). Ainsi, pour les psychosociologues Éric Dépret et Laurence Filisetti « juger et estimer la valeur d’autrui est un acte éminemment social qui constitue une question complexe et fascinante pour les psychologues sociaux » (voir bibliographie). Et l’on comprend fort bien cet intérêt lorsqu’on l’on porte un regard transdisciplinaire sur l’action de prononcer un jugement sur autrui.

Toutefois, si dans notre raisonnement nous ne tenons pas compte des nuances importantes à apporter entre jugement de valeur et jugement de fait, nos biais d’interprétation nous exposent à violenter autrui sans raison particulière et en toute « bonne inconscience ». Néanmoins, le récepteur d’une injonction paradoxale formulée sous l’aspect d’un jugement de valeur perçoit très bien, lui, cette violence qu’il ne peut malheureusement pas verbaliser, d’où les dérives perverses (mouvements perversifs dans la terminologie et la théorie de la perversion narcissique de P.-C. Racamier) et les polémiques qui s’ensuivent alors.

En outre, il est intéressant de noter que lorsque ce type d’interprétations biaisées se systématisent, il peut, dans certaines circonstances, aboutir à un délire chronique précis caractéristique de la paranoïa. Selon Sérieux et Capgras, ce qui prévaut dans le délire paranoïaque est le mécanisme interprétatif. Or, la paranoïa, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas la perte de raison, mais plutôt un excès de raison qui pousse à la déraison. C’est une destruction de la raison par la raison elle-même. D’où la nécessité de se prémunir contre les interprétations fallacieuses qui commencent avec des inférences arbitraires telles que la lecture de pensée et/ou la divination du futur qui nous poussent à porter des jugements de valeur arbitraires. Et le seul moyen pour cela consiste à décrire une situation, un évènement ou un phénomène en restant objectif.

Faire preuve d’objectivité revient donc à s’en tenir aux faits, à être factuel. C’est justement ce que ne font pas ceux qui pratiquent la lecture de pensée. En d’autres termes, la lecture de pensée nous contraint à des raccourcis mentaux qui ne reflètent pas la réalité des faits et biaisent nos représentations que l’on justifie ensuite par des ratiocinations interminables qui revêtent le masque de la raison, mais qui en fait n’émane que d’un pseudo-rationalisme de circonstance.

Conclusion

La lecture de pensée et les jugements de valeur portés sur autrui conduisent fréquemment à attribuer à la personne visée les défauts que nous n’osons pas reconnaître en nous-mêmes. Ainsi, ils en disent bien plus sur celui qui juge négativement autrui que sur celui qui est visé par un tel jugement. Le drame serait alors de confondre cette attitude critique avec la pensée critique (lire Sciences humaines et pensée critique : pensée saine Vs pensée perverse et les commentaires). La première est bien souvent à l’origine des mouvements perversifs et des dérives perverses que nous pouvons tous observer lorsqu’une controverse s’enflamme et vire à la polémique, la seconde permet de l’éviter en restant concentré sur les idées débattues plutôt que sur les agressions verbales et les attaques personnelles (sophisme ad hominen : « l’ultime stratagème » d’Arthur Schopenhauer dans L’art d’avoir toujours raison). C’est l’une des principales raisons pour lesquelles la pensée critique ne s’exerce qu’envers les idées et jamais à l’encontre des personnes.

Et vous ? Parvenez-vous à éviter ces biais cognitifs ?

Répondez au QCM # Lecture de pensée et jugements pour vous en assurer.

Philippe Vergnes

Bibliographie :

Anzieu, Didier (1975), « Le transfert paradoxal. De la communication paradoxale à la réaction thérapeutique négative », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 12, p. 49-72.
Dépret, Éric et Filisetti, Laurence (2001), « Juger et estimer la valeur d’autrui : des biais de jugement aux compétences sociales », in L’orientation scolaire et professionnelle, n° 30/3.
Durkheim, Émile (1911), « Jugements de valeur et jugements de réalité », in Revue de Métaphysique et de Morale.
Sérieux, Paul & Capgras, Joseph (1910), « Le délire d’interprétation et la folie systématisée », in L’année psychologique, vol. 17, pp. 251-269.

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