Publicités

Perversions narcissiques et psychopathies : théories et concepts

"Nouvelle encore, mal connue, parfois mal reçue […] et cependant nécessaire, la notion de perversion narcissique se situe à un carrefour et une extrémité : carrefour entre l'intrapsychique et l'interactif, entre pathologie individuelle et pathologie familiale du narcissisme, et extrémité de la trajectoire incessamment explorée, reprise et précisée entre psychose et perversion." (Paul-Claude Racamier, 1992a) « La perversion narcissique constitue sans aucun doute le plus grand danger qui soit dans les familles, les groupes, les institutions et les sociétés. Rompre les liens, c’est attaquer l’amour objectal et c’est attaquer l’intelligence même : la peste n’a pas fait pis. » (Paul-Claude Racamier, 1992b) « Les hommes libres dans une société libre doivent apprendre non seulement à reconnaître cette attaque furtive contre l’intégrité mentale et à la combattre, mais doivent aussi apprendre ce qu’il y a dans l’esprit de l’homme qui le rend vulnérable à cette attaque, ce qui fait que, dans de nombreux cas, il aspire à sortir des responsabilités que la démocratie et la maturité républicaines lui imposent. » (Joost Meerlo, 1956)

L’empreinte familiale : transfert, transmission, transagir

 

Note de lecture

L’empreinte familiale de Jeanne Defontaine, est un ouvrage d’une densité inhabituelle de par la richesse de la réflexion psychanalytique développée autour de concepts originaux liés au setting “groupal-familial” et par le matériel clinique présenté. A ces deux facteurs, il nous semble devoir en ajouter un autre, celui du rapport établi entre ces deux domaines pour en assurer le bien-fondé scientifique. Si ce dernier point peut paraître à certains banal car on ne saurait formuler de théorie sans s’appuyer sur une clinique, il est néanmoins assez exceptionnel, attendu que, souvent, les travaux actuels sont plus préoccupés d’avancer des considérations théoriques sans pour autant s’appuyer sur des observations qui y conduisent.

Le sous-titre “Transfert, Transmission, Transagir” annonce un des points forts de l’ouvrage : la dimension “trans”, à savoir que les limites du sacro-saint “sujet” et de son moi, seront sans cesse traversées, sinon transgressées, par des instances venues d’ailleurs et il sera question de la nécessité de la prise en considération de ce facteur souvent ignoré, quand bien même Freud en avait signalé l’importance dans son Psychologie des masses et analyse du moi où l’homme participe à “de nombreuses âmes de masse…”, auxquelles il est lié par “identification”, et que, dans le même ouvrage, il parle de “la force inaltérable de la famille, en tant que formation naturelle en foule…” Un autre point fort, c’est le trajet de Jeanne Defontaine : professeur de philosophie et héritière d’études classiques et, par conséquent, habituée aux démonstrations théoriques brillantes ainsi qu’à l’utilisation des concepts abstraits, elle s’est peu à peu ouverte à la nécessité d’en connaître plus sur l’inconscient des hommes et des motions qui les mobilisent. C’est ainsi qu’elle fut conduite à devenir psychanalyste. Elle est passée de Platon à Hippocrate, en quelque sorte… Poursuivant sur sa lancée, elle s’est intéressée aux nouvelles voies de la psychanalyse et c’est ainsi qu’elle a rejoint le Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, dont elle est la vice-présidente et une animatrice passionnée.

L’héritage de P.-C. Racamier est dès le début de notre lecture perceptible et cette famille “inaltérable” est l’objet de son examen. Pour cela, Jeanne Defontaine se centre sur ces familles dont l’organisation développe “une défense massive contre l’œdipe” et que P.-C. Racamier a qualifiées d’ “antoedipiennes” pour signifier non seulement un caractère d’antériorité par rapport à l’Œdipe, mais également pour désigner une défense extrême contre l’œdipe. Le coup d’envoi est donné et, sans emphase inutile, elle développe à partir de cela sa propre pensée. Les trois chapitres de son introduction sont significatifs, le premier s’intitule : “La famille, lieu d’accès ou obstacle à la culture et à l’individuation ?”. La réponse à cette question vient au second chapitre : “L’idéologie familiale”, celle-ci est issue d’un “corps commun”, l’objet famille, dont les conduites sont régies par une “code commun” qui se réfère à des mythes qui s’étayent eux-mêmes sur un “arrière-fond mythique” de nature sociétale et l’auteur découvre des “idéologies de l’anti-transmission” marquées par l’antœdipe. Ses observations la conduisent à différencier un type de famille “anti-générationnel” et égalitaire, qui s’oppose à celui d’une idéologie qui fonctionne comme une “idologie” (R. Kaës) tyrannique de type sectaire sous l’égide d’un gourou qui vient incarner toutes les valeurs sur un mode imagoïque ; enfin, lorsque c’est la mère qui vient incarner l’idole, elle devient alors la cause et l’origine de la création continue, sans laquelle il n’y a guère de capacité à survivre… Ces trois modes familiaux de l’anti-transmission le sont aussi de l’anti-pensée et la communication s’établit sous la forme de ce que Racamier a appelé les “fantasmes-non-fantasmes” au sein de la “topique interactive”. On ne sera pas surpris que le troisième volet de cette introduction s’intitule “La famille comme fabrique de folie”.

Jeanne Defontaine nous dit alors que sa “fréquentation de la psychose et des productions borderline” lui a appris l’appréhension des problèmes de façon non seulement familiale mais aussi groupale. Elle revisite le concept de la “topique interactive” en précisant que dans la psychose et la perversion, l’espace intermédiaire est aboli et elle préfère au terme d’intersubjectivité celui de “transsubjectivité” qui souligne la part de transgression des limites des espaces psychiques. Dès lors, avec la disparition de la transitionnalité, l’engrènement prévaut et la communication transactive ou transagie s’installe. La réalité agie prend place comme porteuse de sens et s’offre à l’analyse. A ce propos, au-delà des cas cliniques qu’elle présente, Jeanne Defontaine aborde sous ce nouveau jour le cas classique du Président Schreber. Elle considère que Freud a manqué une part importante de la problématique du patient où son délire est “le produit interagi d’une folie homosexuelle chez le père qui l’aurait injectée chez son fils, provoquant en lui l’éclosion d’un délire paranoïaque”… Ainsi, ces familles fonctionnent-elles par “injection mutuelle de fantasmes-non-fantasmes”.

Suite à cela, l’empreinte est vue sous le jour des agirs et, psychanalyse oblige, l’auteur se devait de développer sa réflexion concernant le transfert dans les familles et les groupes. Après avoir développé les aspects synchroniques et diachroniques du transfert groupal-familial, elle nous met en garde contre les agirs contre-transférentiels. En effet, les groupes et les familles favorisent la survenue de l’antœdipe avec ses fantasmes-non-fantasmes qui sont, “en réalité des anti-fantasmes… anti-originaires”. Nous comprenons par là que l’identité du psychanalyste puisse s’en trouver menacée et qu’il soit conduit à contre-agir… Le cadre est alors en péril et le transfert, qui devient un anti-transfert, peut prendre des aspects imagoïques “terrifiants”. Les imagos sont alors “incarnées” (C. Pigott) par l’analyste, à savoir qu’elles rejoignent la concrétude du réel, créant par là une situation spécifique dont la résolution ne saurait s’improviser. Expérience et réflexion oblige.

C’est ainsi que Jeanne Defontaine est amenée à définir ce qu’elle appelle “la ligature”, qui met ensemble, paradoxalement, des instances incompatibles et qui peut placer les analystes dans une impasse insoluble du type : “Continuer l’analyse est insupportable, l’interrompre serait mortel”. On conçoit alors que seule l’omnipotence puisse conduire à des solutions, celles-ci sont antœdipiennes et sont soutenues par des représentations imagoïques toutes-puissantes dont l’analyste peut prendre l’aspect, transférentiellement.

Dès lors que nous sommes dans l’omnipotence, nous sommes propulsés dans un univers de nature très spéciale où le couple thérapeutique est soumis à une pression d’un type spécifique, à savoir, celle des fantasmes-non-fantasmes. Dans ce domaine, une découverte originale est celle de la “création continuée” et de “l’avortement perpétuel” projetée sur le couple des thérapeutes dont l’acteur est une imago “incarnée” qui associe, à la fois, la dissolution redoutée (morcellement ?) du groupe et sa renaissance… perpétuelle. Ce double mouvement nous a fait, quant à nous, penser à une illustration très parlante de l’oscillation de la position narcissique paradoxale (J.-P. Caillot).

Il reste que cette “empreinte” se transmet et nous assistons à la “résonance intrapsychique d’une réalité transagie”, où “la psychose nous plonge dans le domaine de la topique interactive”. La finalité est alors de passer de l’incarnation à la simple représentation fantasmatique de l’imago et Jeanne Defontaine, au travers d’un exemple clinique saisissant, présente le cas des parents de Chloé, Jean et Armelle, d’origines et d’obédiences religieuses différentes, juive et catholique, comme supports de tranmissions… “terribles”, sous la forme d’un incestuel meurtrier. Elle montre par là son expérience et sa capacité à gérer des situations délicates où l’Antœdipe a laissé son empreinte.

L’empreinte, donc, se transmet, elle charrie avec elle les messages du passé qu’il faut pouvoir déchiffrer dans le “transagir”, dans ceux de l’anorexie, des paradoxes du transfert, du sacrifice et de l’envie, tout un programme et beaucoup à découvrir. Un livre non seulement à lire mais à étudier.

Claude Pigott, psychanalyste

Source : Le Carnet Psy 2007-7 (n°120)

[Nde : “non seulement à lire mais à étudier…” comme le sont tous les ouvrages de psychanalyse groupale et familiale qui bousculent de nombreux présupposés imposés par une “science” qui a parfois eu tendance à oublier la réalité clinique.]

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :